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Celle qui portait un Niqab et celle qui n’en portait pas

Lors d’un tournage sur la loi interdisant le port du voile intégral en France, une équipe de France 3 a filmé une conversation impromptue entre une dame qui portait un niqab et une autre qui n’en portait pas. Mais, là où il y avait un dialogue – ou du moins l’idée de montrer au téléspectateur un dialogue-, il y a désormais une polémique. 

Elles étaient toutes les deux venues se recueillir auprès des victimes des attentats terroristes sur la Promenade des Anglais. Deux mois après l’attentat qui a frappé Nice, une équipe de France 3 a filmé une rencontre fortuite, diffusée sur franceinfo jeudi 15 septembre. Stéphanie Lécuyer, une Française qui porte le niqab depuis vingt ans, vient déposer un bouquet de fleurs. Cette niçoise est interpellée par une compatriote venue de Toulouse, et pour qui sa présence revient à  « de la provocation » : « Vous avez pas l’impression de faire de la provoc, non? » lance la promeneuse à la femme voilée, devant la caméra. « Non, absolument pas madame« , lui répond Stéphanie Lécuyer. L’échange se tend, puis s’apaise.

La caméra professionnelle porte son effet. Lequel ? Il est difficile de cerner la part de spontanéité dans les mots échangés entre les deux femmes. Mais au moins, le dispositif de France 3 indique au téléspectateur que les deux personnes peuvent dialoguer. Ce qu’on ne voit jamais ailleurs. 

Toutes deux en vie, face à l’horizon de la mer, elles deux femmes entament un dialogue. Un dialogue que la société a bien besoin d’entendre. La plupart des médias télévisés repoussent des plateaux et des duplex les femmes qui portent un simple voile, ou n’invitent celles-ci qu’à l’occasion d’un débat – non pas sur l’expansion des Youtubeuses lifestyle ou du business model du marché des légumes bio équitables, – mais sur leur fameux couvre-chef.

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« Connivence et sensationnalisme »  

La séquence la plus spontanée du reportage de France 3 a pourtant sucité des réactions d’aigreur,  parmi lesquelles celle du délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Pour sa part, Françoise Laborde, ex-présentatrice du JT de France 2, aura frénétiquement tapé, entre le 16 septembre à 14h45 et le lendemain à la même heure, pas moins de 22 tweets et 15 retweets sur le sujet, et un long post sur Facebook, note Slate. Dans ses messages, elle s’attaque ad hominem à  Eloïsa Patricio et Emmanuelle Lagarde, les accusant de  «journalisme de connivence et de sensationnalisme».

Au contraire, le dialogue mettait les deux femmes en position de force égale, et n’était en rien sensationnaliste. Il n’y avait rien de dramatique, ni élément perturbateur, ni acmé, ni solution ou préconisation tranchée au sujet du droit à porter le niqab, et c’est sans doute ce qui a du perturber Françoise Laborde et d’autres. Sans être favorable à une révision de la loi interdisant le port du niqab en France, le téléspectateur était enfin en position de comprendre comment une femme qui porte ce vêtement qui couvre tout le visage vivait sa situation.

Séparation des pouvoirs 

Faudrait-il interdire d’ouvrir un dialogue avec un toxicomane, sous prétexte que la drogue est illégale en France ? Et filmer un toxicomane revient-il à cautionner la drogue et les filières narcotiques ? [ Nous ne comparons pas là une femme qui porte le niqab à  un(e) toxicomane, mais transposons la démarche d’un journaliste qui consiste à donner la parole à une personne qui agit contre la loi].

Il ne semble pas que ce soit au journaliste, et au téléspectateur, de vêtir la robe du législateur. Si tel était le cas, il n’y aurait  plus de séparation des pouvoirs en République. Le quatrième pouvoir n’est pas le pouvoir législatif, ni judiciaire.

Toujours est-il que la séquence incitait à développer en même temps  un effort de compréhension et de vigilance : oui, il est  instructif d’écouter le dialogue entre une femme qui porte le niqab et une qui ne le porte pas ; certes, la présence de la caméra n’est pas anodine, et les visées du reporter ne sont pas forcement neutres, pas plus que cet accoutrement ne l’est. 

En attendant, cette semaine, personne n’a relevé que le fait d’offrir un plateau en Prime Time à une personnalité politique en butte avec  la justice relevait du journalisme à sensation et de la complaisance avec la corruption à grande échelle.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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