Jacques Chirac, le président qui pouvait dire ça

Le documentaire aurait pu s’appeler « Jacques Chirac, un désir français ». Consacré à la carrière politique de celui qui a marqué la vie politique française depuis 1959, il a réuni, dimanche soir sur France 2, 8 millions de téléspectateurs, soit plus de 11% de part d’audience. 

Chirac Mania

« Crac Crac Crac, c’est Jacques Chirac !  » Photos du président réjoui devant des  banquets gargantuesques, anecdotes savoureuses et punchlines piquantes. Ces derniers temps, la Chirac-Mania secoue Twitter. Admiratifs du style et de la répartie de l’ancien chef de l’Etat, les Millenials, parmi lesquels certains n’étaient pas nés en 1995, se sont appropriés la figure du patron du RPR pour  consacrer Chirac Président  le plus swag de la Vè République.

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Le documentaire intitulé « Jacques Chirac, l’homme qui ne voulait pas être président », diffusé dimanche 16 octobre sur France 2, taillait dans le granit le portrait d’un homme d’Etat français, un vrai. « Retiré de la vie politique, Jacques Chirac continue de fasciner. Son portrait retrace son ascension politique et ses forces qui ont fait de lui l’une des personnalités politiques préférées des Français. Mais aussi ses faiblesses et ses erreurs. »

Tout, de la vie intime à la vie publique de l’homme politique, est en même temps convenable et admirable.

Jacques fut l’enfant bien né, aimé dès la naissance, choyé mais tout de même élevé sévèrement par son père ; adolescent épris de liberté mais obtempérant quand son tuteur le ramène à sa destinée. Dans la tradition, l’enfance de Jacques Chirac correspond à l’enfance d’un chef.

Quant au rôle de l’épouse du président, elle égaye discrètement la nostalgie de certains. Bernadette est la compagne de toujours, la fidèle intendante qui sacrifie sa carrière à celle de son mari tout en entretenant le foyer familial sans demander de comptes à l’époux sacré.

Aimé, Chirac le sera toute sa vie, et dans le monde entier, nous assure le documentaire. En France, au Japon, aux Etats-Unis. Les enfants, les vieillards, les femmes, les hommes sont séduits dès qu’il leur parle ou les touche de sa paume. Le récit du roi thaumaturge a infusé jusqu’à ce jour.

Les affaires judiciaires que traînent Jacques Chirac depuis le mandat de Pompidou sont abordées sous l’angle d’ennuis contingents. Ces démêlés n’apportent rien au portait d’un homme dont on loue la salutaire façon de rassembler les Français.

capture-decran-2016-10-17-a-12-06-39Car l’homme rassemble. Partout, il est accueilli. Il s’assied sans manières à la table du bourgeois de Province, rassure l’homme de la terre et le gamin de banlieue, discute du dialogue des cultures à Paris avec les intellectuels du monde entier. Autant de clichés apaisants dans la France actuelle, où les médias multiplient les cases clivantes : « bobos » (CSP+urbains, à l’aise dans le monde et cosmopolites), « milieux populaires » (milieux ruraux et périurbains à l’écart des centres de décision) , « bourgeois déclassés » (classe « moyenne » dont le niveau de vie s’abaisse), « Cathos fachos manif pour tous » (bourgeoisie traditionnelle, par endroits traditionaliste), ….

Chirac est adoubé par Pompidou, il le sera par Mitterrand avant 1995. In fine, il déclarera accorder son dernier suffrage à François Hollande, « puisque Juppé ne se présente pas« . Sans traitrise, en respect de la tradition de l’alternance, la transmission est assurée. En maîtrisant les chiasmes de la Vè République, le loup politique en incarne l’histoire.

Deux mandats sans Twitter

Hier soir, les Français ont regardé la vie politique du dernier président de la Vè à ne pas avoir eu à se frotter à la corrosion des médias sociaux, mais simplement au froissement des médias de masse.

« Pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache« , écrit Malraux dans Les noyers de l’Altenburg. « Un misérable petit tas de secrets« , poursuit le ministre des affaires cultuelles de Charles de Gaulle. Le documentaire diffusé sur France 2 regorge de chuchotements. Ce chemin chiraquien des secrets aurait-il pu être laissé intact à l’heure des réseaux sociaux, où tout geste et toute petite phrase sont piétinés d’une rumeur ou d’un barrissement scandalisé ?

François Hollande se voit contraint de procéder à une explication de texte de chaque tweet qu’il émet, de chaque phrase qu’il s’aventure à prononcer. De plus, l’omniprésence des dirigeants politiques attendue sur les réseaux sociaux pousse ces derniers à multiplier les confidences aux journalistes, étant donné que plus aucun instant de silence de leur part n’est toléré. A leurs risques et périls. Le député PS Yann Galut a claironné, sur Twitter, sa « sidération » face aux confidences répétées de François Hollande dans des livres de journalistes, comme le dernier en date Un Président ne devrait pas dire ça (écrit par les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme).

 

capture-decran-2016-10-17-a-11-58-06On est loin d’un Chirac qui, il y a quinze ans seulement, pouvait se permettre de laisser couler comme l’eau des semaines avant de s’exprimer sur les émeutes péri-urbaines. Pour prendre le temps de se poser encore une fois en rassembleur de la Nation.

Ce matin du 17 octobre 2016, on trouvait en « trend topics », Juppé, Anne Pingeot, Chirac, Attali, Chirac et Mitterrand. Les Français, Twittos malgré eux, n’en finissent pas de regarder derrière eux.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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