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Hanouna : les limites d’un show mortifère

Dans « Touche Pas à Mon Poste », Cyril Hanouna a  installé une routine de l’humiliation qu’aucune personne sur le plateau ni parmi les téléspectateurs n’est en condition ni en état de rompre. Un jeu funeste qui questionne les limites de ce genre de show mortifère où tout est permis.  

Pire que la pratique du bouc-émissaire

Dernière frasque d’un Cyril Hanouna hilare : pousser aux larmes un invité pourtant averti du ton du gredin. « Matthieu Delormeau, le bouc-émissaire de l’émission de Cyril Hanouna, à qui on a déjà mis des pâtes dans le slip ou révélé son homosexualité en direct sans le prévenir, a été victime d’un canular morbide et feuilletonné de la part de Cyril Hanouna. A la suite de cet épisode, il a pris des relaxants, été flashé sur la route et a pleuré sur TPMP. », rapporte Slate.

On signale souvent les réseaux sociaux pour leur capacité à encourager la production de contenus haineux. La censure y est de fait moins active qu’à la télévision, dans la mesure où aucune autorité régulatrice, à l’instar du CSA en France, ne limite les accès verbaux et picturaux de violence. Et pourtant, avec « Touche Pas à Mon Poste » animé par Cyril Hanouna, c’est le petit écran qui nous offre, dans un tohu-bohu assourdissant, une routine de l’humiliation sous-couvert d’humour et d’auto-dérision.

Le plus grave est que personne n’est en mesure de réagir.

D’un côté,  l’invité sue sous la crainte d’une nouvelle cruauté, de l’autre, l’audimat est ivre de surenchère. Le jeu funeste d’Hanouna est concentrationnaire.

A l’issue de l’émission, l’on pourrait penser que les invités d’Hanouna s’en vont gésir dans les égouts du temple d’Émèse. La séquence de violence imposée par l’animateur est pire encore que la pratique dite du bouc émissaire, théorisée par René Girard : les victimes sacrificielles sont offertes aux divinités et agrées par elles. A travers l’hyper-réalisme crée par Hanouna dans son émission, rien n’est consacré, et donc rien n’est sacré.

La technique de la caméra cachée morbide montre avec exubérance l’inhumain en nous non pas en vue de l’extirper de nos actions, mais au contraire pour offrir à tous un moment de plaisir à une heure de la journée occupée par le divertissement. Un tel système,  qui n’a pour ressort que l’humiliation des autres, est mortifère.

Il y a un paradoxe entre l’espace clos dans lequel étouffe la victime de Cyril Hanouna et l’immensité infinie de l’espace ouvert où est jetée en pâture cette même victime :  l’audience en direct, en replay, les utilisateurs des réseaux sociaux.  Dans les situations où la victime sert de bouc émissaire, le sacré induit un espace de monstration restreint et dont le temps n’étend pas les limites. Dans TPMP, il n’y a plus aucune limite. Une vidéo ou une capture d’écran de Mathieu Delormeaux en larmes peut ressortir à tous moments sur le net ou à la télévision.

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« Blagues potaches de Baba » ou apologie de l’humiliation ?

Le 3 novembre, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a tenu une conférence de presse de présentation de la 2e journée nationale « Non au harcèlement » consacrée au thème du cyberharcèlement. Le surlendemain, les hashtags « #HarcèlementScolaire » étaient mêlés à des contenus relatifs à #TPMP. Certains tweets, postés par des tweetos manifestement en âge d’aller au collège ou au lycée, montraient, de manière plus ou moins avouée, leur admiration pour Hanouna qui avait « réussi » à « faire » pleurer sa proie.

Il parait difficile de mener ou de participer à des campagnes contre le « harcèlement à l’école » tout en autorisant ce genre d’émissions, très regardées par les collégiens et les lycéens, bien que l’âge moyen des auditeurs de l’émission soit de 36 ans. Le monde de notre expérience est constitué de notre pratique. Les images aperçues à la télévision sont l’objet de notre activité pratique. Autrement dit, ce que nous voyons impacte ce que nous faisons.

Quand bien même un adolescent dit qu’il « fait la part des choses », il enregistre ce que fait Hanouna, non pas en vue de le répéter à l’identique, mais pour en retenir une chose : l’humiliation d’un tiers est efficace. Quelques minutes d’acharnement suffisent à cacher n’importe quel visage sous les eaux honteuses des larmes. Humilier, « ça marche » et « ça paye » : le montant de l’insolant salaire de Cyril Hanouna est connu de tous depuis que le chroniqueur Stéphane Guillon l’a « fuité » à l’antenne.

« Les blagues potaches de Baba et les pleurnicheries, si t’aimes pas, tu zappes ! »,  lancent des fans de l’émission. Il reviendrait au téléspectateur de passer outre en changeant de chaîne. Reste que l’émission, elle, a bien lieu. Et elle pose l’apologie de l’humiliation en repère social, en norme acceptable ou contestable, que l’on regarde ou que l’on ne regarde pas « TPMP ». A partir du moment où TPMP a droit d’antenne, la question ainsi tournée « a t-on le droit d’humilier publiquement des personnes pour en rire collectivement ? ‘ devient un débat de société. Or, cela ne devrait pas l’être.

Les fans de « Baba », nouveau surnom de l’animateur qui a réussi à générer une aura affective autour de son personnage maléfique, crient à la défense de TPMP au nom de la liberté d’expression. Il ne s’agit pourtant pas de liberté d’expression étant donné qu’Hanouna ne s’exprime pas. Il ne diffuse pas des idées, ni même des opinions, mais étale, dans un espace circonscrit dont il décide lui-seul des dimensions, des mécanismes de la violence sans que la personne ciblée par ces attaques intimes puisse se défendre.

L’émission, à quelles conditions ? 

Alors, doit-on permettre, et donc autoriser  la diffusion ce genre de show télévisé ? L’argument selon lequel une censure de l’émission encouragerait Hanouna à déplacer son plateau sur une plateforme plus licencieuse, comme YouTube, est un argument anarchiste qui revient à dire « les lois et les règles sont inutiles car elles sont amenées à être violées ». Pourtant, interdire purement et simplement l’émission risque bien d’offrir à Hanouna une piquante polémique  avec à la clef, un poste de martyr-en-chef du PAF. Sur Twitter commencent à fleurir des tweets #JeSoutiensHanouna, #JeSoutiensC8, réplique de #JeSoutiensiTélé.

Un soir d’octobre, dans «Touche pas à mon poste» (TPMP), Cyril Hanouna a tenu à s’expliquer contre «la presse, P-R-E-C-E», qui l’avait tancé tout au long de la journée. Mépris des journalistes pour un spectacle populaire ? Jalousie du PAF contre une émission qui marche, quand on sait que les audiences télévisées sont en berne depuis quelques années ? Même quand il rétorque, l’animateur est de mauvaise foi, car il répond comme si les griefs adressés à l’endroit de son émission étaient des attaques ad hominem.

Or, ce n’est pas nommément Cyril Hanouna qu’il s’agit de priver d’antenne, ni même « son » émission, mais de veiller à ce que le principe de respect de la personne humaine soit respecté. Il se trouve que l’émission, dans les conditions actuelles de son déroulement, déroge délibérément à ce principe.

Responsabilités 

Le CSA interviendra t-il prochainement pour discuter des termes de l’émission « Touche Pas à Mon Poste » ? Encore une fois, le gendarme de l’audiovisuel est appelé à la rescousse, en censeur salutaire d’un programme outrancier. A se désoler de l’émission sous le seul angle des caprices du personnage qui l’anime, le risque est de perdre de vue l’analyse des conditions dans lesquelles une telle émission a pu se faire une place confortable dans le paysage audiovisuel français. Qui est responsable ?

« A chercher les responsabilités des uns et des autres, il faut faire une large place aux patrons de l’animateur de C8. Au nom de l’audience, personne ne lui rappelle les limites de la surenchère permanente et les règles élémentaires. », souligne avec lucidité Johan Hufnagel dans Libération.  « Après tout, «Baba» n’a aucune raison de faire preuve de mesure quand la politique du groupe est elle-même jusqu’au boutiste et peu tournée sur l’introspection. », contextualise le journaliste.

L’intéressé, quant à lui, promet « une surprise » pour lundi.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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