Trump : quels scénarios ?

de notre correspondant à new-York

Eplucher la presse américaine au lendemain de l’élection de Trump revient à plonger, tête la première, dans les eaux troubles du mea culpa :

  • Le New York Times fait face à un nombre important d’annulations d’abonnements. Le public est furieux d’avoir été aussi mal informé et commence à formuler tout haut ce que personne n’osait dire auparavant : la corruption des médias traditionnels – ici appelés corporate medias – éclate au grand jour. En réalité, il n’y a plus de journalisme mais uniquement des porte-paroles de lobbies constitués. Bref…

Dans cette tempête, Trump a surgi.

L’homme n’est pas né d’hier et son élection est le résultat d’une volonté opportune et déclarée depuis des lustres, et d’une stratégie pensée, sous-pesée. C’est un homme d’affaire de l’immobilier, monde obscure, mafieux, où tous les coups sont permis, et qui réclame une bonne connaissance du milieu et des participants. Il fait aussi partie des entrepreneurs de casinos et sait jouer au poker. Il est le seul à avoir confronté la réalité de l’état du pays et à avoir compris que pour se faire entendre, il fallait s’attaquer à toutes les règles de « l’establishment ».

Aussi, pour se débarrasser de ses colistiers des Primaires, Trump y est allé au sabre… et le sabre a payé. Il a obtenu la nomination du parti Républicain et ce faisant, s’est mis à dos l’establishment de son parti qui s’est prononcé contre lui pour l’élection finale, allant jusqu’à appeler à voter pour Clinton.

Côté démocrate, unanimement convaincus de la supériorité de Clinton, chacun y est allé de sa petite phrase à l’égard du Républicain, jouant des exécrables aux plus infâmes épithètes. Les médias de masse -qui dans un premier temps l’avaient couvert de façon féérique pendant les primaires, audimat oblige et pour générer un maximum de revenus publicitaires- ont tourné casaque pour supporter leur nouveau poulain Clinton, dénonçant au passage l’abominable Trump à force de qualificatifs.

Alors, Trump a eu beau jeu d’en appeler au grand public pour dénoncer la corruption du système et se présenter comme le seul personnage « intègre » de cette élection, adressant sa litanie aux déshérités du système, aux oubliés, aux laissés-de-côté.

La tactique a payé cash. Pourquoi ?

La raison essentielle est que le système économique actuel ne fonctionne plus. La capitalisme mondial a perdu la tête et ses acteurs principaux manipulent le système comme un directeur de casino qui aurait trafiqué toutes les machines, tant l’appât du gain est le moteur du système. Quand les dix dernières années ont créé plus de milliardaires que dans les siècles passés, l’écart entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas est devenu démesuré et le pourcentage de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté est vertigineux.

Quand le système dénonce le système

Trump, sans vergogne, bien que digne représentant de ce système, s’est pompeusement transformé en dénonciateur de ce système, employant au passage une rhétorique guerrière finaude, et dénonçant « crooked Hilary », les sommes extravagantes qu’elle se faisait payer pour inonder le monde de sa science, ou à défaut du monde, ses amis banquiers, et j’en passe, etc… Il a réussi à dépeindre Clinton comme la grande prêtresse du système qui rend la vie insurmontable d’un grand nombre de pauvres et de la classe moyenne. Assimilant l’ensemble des démocrates dans ce piètre tableau.

Côté républicains, notamment au plus fort des Primaires, l’homme s’est mis à dos l’ensemble de la classe politique de son parti.

Et le voilà maintenant à quelques semaines d’être à la Maison Blanche.

Deux cas peuvent se produire.

  1. Une catastrophe. Il suffirait pour cela qu’il s’associe à la frange la plus dure des Républicains et qu’il s’attaque toutes voiles dehors à toutes les réformes des dernières années : du mariage gay à l’avortement, ou à la dénonciation des accords sur le changement climatique… Si tel était le cas, les rues ne tarderaient pas à accoucher d’une véritable fronde populaire, une grande mobilisation de la société civile verrait ainsi le jour, et le scénario le plus envisageable serait celui d’une guerre civile.
  2. Mais l’homme n’est pas stupide. Il vient de se voir auréolé de la consécration suprême, en devenant l’homme le plus puissant de la planète. Matériellement, il peut déjà se targuer d’une première réussite, étant désormais à la tête et de l’argent et du pouvoir. Mais n’étant de loin pas le plus stupide de son espèce, il est peu à parier que l’homme décide, tête baissée, de s’immoler. Trump a gouté au jeu et connait les règles du poker. En réalité, dans la situation actuelle, il est même en mesure d’interpréter un rôle comparable à celui de Franklin Delano Roosevelt.

Les indicateurs économiques sont très mauvais ; les plus grandes banques ont affiché leur « red alert » et les économistes nous annoncent, trémolos dans la voix, une crise très prochaine, semblable à celle de 2008. Cette élection a montré que les tensions sociales sont au maximum…

Le nouveau Delano ?

Trump peut maintenant se tourner vers les acteurs politiques comme Roosevelt l’a fait après la grande crise de 1929. A l’époque, le pays était à terre, au bord de la faillite. La menace de l’époque s’appelait le communisme et Roosevelt s’est tourné vers les capitalistes en leur adressant le message suivant : c’est tout ou rien. Ou vous lâchez du leste ou c’est la révolution qui vous pend au nez. Convainquant dans ce contexte, l’homme a créé le New-Deal, avec au passage l’introduction de la Sécurité Sociale, une élévation des salaires, des grands projets de constructions, etc…

Affiche de campagne politique de l'ancien président américain Franklin Delano Roosevelt, à la fin des années 1920
Affiche de campagne politique de l’ancien président américain Franklin Delano Roosevelt, à la fin des années 1920

Aujourd’hui, le « danger » communiste n’est plus, mais les tensions sociales montrent que le risque de révolte est réel. Son élection est un premier signe de cette révolte. Dans ce contexte, Trump pourra habilement serpenter entre Républicains et Démocrates au Congres pour imposer les reformes nécessaires, remédiant ainsi à tout ce qu’il avait généreusement dénoncé pendant sa campagne. Il peut aussi en appeler au public, notamment si les politiques refusaient de le suivre, etc…

Cette réflexion semble quelque peu schizophrénique, je le concède : soit la révolte populaire nous guette, du moins si Trump affiche ouvertement la même politique d’extrême-droite que lors de la sa campagne, ou alors l’homme pourrait bien se révéler le Roosevelt du 21ème siècle, damant le pion du Congrès en slalomant avec ses représentants, faisant appel aux plus modérés des Républicains et aux plus réformistes du camp démocrate.

Quoi qu’il advienne, il faudra bien des années avant que le parti démocrate ne se relève de cette épreuve. Ses principaux leaders étant pour la plupart septuagénaires, la reconstruction sera difficile : Elizabeth Warren elle-même a déjà 67 ans révolus…

Le nouveau souffle pourrait au final venir des frères Castro, au Texas : dans cette terre traditionnellement rompue au vote républicain, ces deux jeunes loups battant pavillon démocrate pourraient bien créer la surprise, au point que l’un d’eux ne ravisse un jour le fameux Siège.

Un Castro à la tête de la Maison blanche : le rêve américain est en marche !

The following two tabs change content below.
François Colcanap
François Colcanap est écrivain et journaliste, correspondant d'Intégrales Mag aux Etats-Unis.

Related posts