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13 Novembre : la mémoire, pour éviter de réduire les victimes à un chiffre

 La dialectique funeste des terroristes est de frapper pour plonger le pays dans la fatigue et dans la désunion. La construction d’une mémoire commune à travers la commémoration du 13 Novembre permet d’éviter de réduire les victimes à un chiffre en recréant  ce « nous » que les terroristes avaient cherché à faire éclater. 

Hommage aux victimes 

Un an jour pour jour, après les attentats de Paris et Saint-Denis, un hommage aux victimes est rendu dimanche 13 novembre sur les sites des attaques. François Hollande a ouvert les commémorations à 9 heures, en dévoilant une première plaque devant la porte D du Stade de France, à Saint-Denis, là où avait eu lieu il y a un an le premier attentat.

Peu avant 10 heures, le président et la maire de Paris Anne Hidalgo se sont rendus devant Le Carillon, Le Petit Cambodge, La Bonne bière, Le Comptoir Voltaire et La Belle équipe, des cafés dont les terrasses ont été visées par les terroristes le 13 novembre 2015. A ces terrasses des Xe et XIe arrondissements, trente-neuf personnes ont été assassinées.

Rouvrir la plaie, évoquer les faits, se rappeler les morts, épeler des souhaits, rendre des comptes ?

Déchiffrer des visages 

La mémoire marque le refus de réduire des victimes à un chiffre. « Brutalement arrachées à ceux qui les côtoyaient chaque jour, elles font aujourd’hui partie de notre univers, à tous. Elles ne nous quittent plus. Nous refusant à les réduire à un chiffre, 130, et à un statut, celui de « victimes », nous avons voulu leur donner un visage, raconter qui elles étaient, leur rendre leur vie, à travers ceux qui les connaissaient et les aimaient. Les installer, aussi, dans notre souvenir. », lit-on dans le Monde du 13 novembre 2016. A travers un mémorial interactif, le journal invite ses lecteurs à déchiffrer les visages des personnes qui ont perdu la vie le 13 novembre 2015.

A voir : le mémorial du Monde aux victimes des attentats du 13 novembre.

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Pas question de cesser de parler de ce qui s’est passé au Bataclan, d’interroger les victimes encore en vie, de se souvenir. La mémoire commune rend impuissant à l’instant où nous la convoquons, car nous pleurons nos morts sans pouvoir changer l’ordre des faits passés. Mais, le souvenir, silence du recueillement, est en même temps action, en ce sens qu’il est une investigation continue et toujours incarnée sur la vie humaine. Il est la condition sous laquelle nous pourrons construire l’avenir et l’Histoire.

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Recréer le « nous » 

L’esprit du 11 janvier était profondément national. C’était la police française protégeant les Français qui était fêtée. Mais si la France reste une cible privilégiée de Daech, force a été de constater que l’entreprise terroriste s’est donné pour mission de frapper partout dans le monde, de telle façon que ce « nous » qui se rassemble pour faire front à la menace terroriste se trouve progressivement élargi à un périmètre qui finit par être celui de l’humanité toute entière.

Difficile de faire du « nous » à plusieurs nations même dans le cadre de pays rapprochés par le principe de l’union. On reste sensible aux coups qui sont portés à nos voisins Allemands ou Belges, et même à nos amis Américains et Tunisiens. Quant aux victimes de Syrie, du Pakistan, de Thaïlande, d’Irak, du Kenya ou de Côte d’Ivoire, que voulez-vous … La faculté à faire du « nous » a quand même des limites. C’est comme les réfugiés : on ne peut pas prendre en charge toute la douleur du monde. Plus le périmètre des attentats s’élargit et plus le « nous » rejoint un statut de fiction lexicale. Mais la tendance de la solidarité à rester délimitée par les frontières nationales n’exclut pas non plus un phénomène d’usure intérieure.
La France, organisatrice de l’Euro de football a conçu et organisé avec succès une sécurité sur mesure, à l’échelle de cette « maison Europe » qui était présente sur son sol.

Et comme tout, à peu de choses près, s’est bien passé, l’Euro a été l’occasion de ré-élargir ce « nous » aux voisins de l’UE, Angleterre comprise malgré son mauvais esprit. L’hexagone avait bien protégé ses hôtes, c’était bon signe pour l’avenir. On commençait à respirer quand il y a eu Nice. La sensation d’accalmie était un mirage. Cette désillusion, jointe caractère dérisoire des moyens mis en œuvre pour le carnage de la Promenade des Anglais, se sont traduits par une nouvelle étape dans le processus de décomposition du « nous ».

Si un camion frigorifique peut devenir une arme de destruction massive et un voisin de palier se transformer en soldat du djihad en quelques semaines, l’empathie du « nous » finit par laisser place à l’urgence d’une méfiance réciproque. La prudence la plus élémentaire ne se limite plus à surveiller les colis suspects et les barbus en sueur, mais à soupçonner tout son voisinage en considérant avec raison que n’importe quoi est susceptible de se transformer en arme létale.

Animés par une indifférence foncière qui les rend disponibles au meilleur comme au pire, les réseaux sociaux ne tarderont pas à emboîter le pas en prêtant crédit aux postures paranoïaques de la peur : ces plateformes dont pensait qu’elles pourraient constituer un lien populaire idéal pour une vraie reprise en main de la situation, ont surtout démontré leur capacité à exacerber les rumeurs en donnant visibilité à toutes sortes d’animosités ou d’opinions séditieuses.

Dans un environnement français où la fracture partisane se trouve misérablement aggravée par les ambitions électorales à venir, il se développe sur Twitter un climat généralisé d’inquiétude évidemment favorable aux amalgames et aux exclusions communautaires. Les musulmans se trouvent pris en étau entre #IslamDehors qui voudrait reconduire à la frontière 10 % de la population française et un #AllahûAkbar où personne ne voit plus qu’un « Viva la muerte » . On finit par oublier qu’avant d’être un cri de guerre confisqué par les terroristes pour revendiquer leurs actes, AllahûAkbar est une action de grâce que l’on pourrait traduire par « merci mon Dieu ». Cet ascendant sémantique qui pervertit le mot-clé du hashtag s’inscrit exactement dans le projet de Daech : relier de force tous les musulmans de France au Califat ou, à défaut de les rallier, accélérer la rupture du « nous » national français en rejouant à l’échelle communautaire le vieux joker désastreux du « choc des civilisations ».

Le rôle d’une journée de mémoire commune en hommage aux victimes des attentats de Paris est de recréer ce « nous », national et international, au lieu de le céder aux dislocations les plus violentes (fracture entre groupes sociaux) et nauséabondes (accusations de part et d’autre sur la manière dont le pays est gouverné pendant l’état d’urgence), étriquées (ne pas se rappeler les attentats survenus dans les autres pays). C’est au moyen de cet effort que les victimes ne seront pas réduites à un funeste chiffre.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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