S Y R I E : S T R A T E G I E D U C H A O S

D    O    S    S    I    E    R         S    P    E    C    I    A    L

avec nos envoyés spéciaux : 
Omar Arab (à Alep),
Albert de Jonquille (à Mossoul)
et Pierre Duray (à Gaziantep)

Alors que l’attention générale se porte désormais principalement sur Mossoul, en Irak, que la coalition internationale tente depuis un mois de reprendre aux mains des djihadistes de l’Etat islamique, Alep, deuxième ville de Syrie, vit sous un déluge de bombes, dans l’indifférence de tous.

Décryptage et analyse.

capture d'écran du documentaire "Syrie : les enfants de la guerre" de Farouk Atig et Ahmed Deeb, réalisé en 2016.
Capture d’écran du documentaire « Syrie : les enfants de la guerre » de Farouk Atig et Ahmed Deeb, réalisé en 2016.

S’il est vrai que l’offensive de la coalition internationale sur Mossoul, fief des djihadistes de l’EI en Irak, commence timidement à porter ses fruits, avec déjà plus de 1.200 combattants islamistes tués (source : département d’état américain) et une progression significative des forces en présence par l’Est et l’Ouest, la crise humanitaire que celle-ci a engendrée pose de sérieuses questions sur la stratégie des coalisés.

Un mois après son lancement, cette opération de gigantesque ampleur aurait ainsi jeté près de 75.000 personnes sur les routes de l’exil. Des déplacés qui trouvent généralement refuge dans l’un des 9 camps d’accueils situés autour de la deuxième ville d’Irak, quand la possibilité de fuir fait seulement partie de leurs prérogatives.

Car des centaines de milliers d’autres demeurent toujours prisonniers de la ville, otages de facto des fondamentalistes qui s’en servent comme boucliers humains, ou en situation d’attente dans les zones tampons délimitées aux abords des combats ; dans la mesure où les efforts des ONG pour mettre en place des corridors humanitaires restent lettre morte, faute d’interlocuteurs dans le camp d’en face.

Alqosh, ville à majorité chrétienne située à une quinzaine de kilomètres de Mossoul, a été récemment reprises aux djihadistes d'EI par la coalition. Photo (juin 2014) : F.A / Intégrales Mag
Alqosh, ville à majorité chrétienne située à une quinzaine de kilomètres de Mossoul, a été récemment reprises aux djihadistes d’EI par la coalition. Photo (juin 2014) : F.A / Intégrales Mag

Selon Bruno Geddo, à la tête du Haut-Commissariat des Nations unies (HCR) pour les réfugiés en Irak, près d’un million et demi de personnes vivraient actuellement sous le joug de l’État islamique à Mossoul, susceptible ainsi de devenir « la plus grande catastrophe humaine jamais vue depuis des années ».

C’est la raison pour laquelle les nombreuses organisations humanitaires présentes dans la sous-région ont tenté d’anticiper les risques à venir d’afflux massif, en installant dans l’urgence des camps de fortune tout autour de Mossoul, en multipliant aussi les appels au don, ou encore en acheminant des kits d’urgence en prévision de l’arrivée imminente de centaines de milliers de déplacés irakiens dans la province voisine du Kurdistan autonome.

Selon le HCR, 55 millions d’euros supplémentaires vont devoir être très rapidement mis sur la table pour pallier au plus vite à cette crise humanitaire sans précédent : il s’agit en particulier de fournir des tentes, des vêtements d’hiver et des poêles de chauffage au plus grand nombre, aussi bien pour les déplacés qui trouveront refuge en Syrie que pour les autres, en partance pour la Turquie.

Au camp de Khazer, dans le Nord de l'Irak, le 15 novembre 2016. Photo : Fourt/Handicap International
Au camp de Khazer, dans le Nord de l’Irak, le 15 novembre 2016. Photo : Fourt/Handicap International

Selon d’autres estimations, la bataille de Mossoul pourrait, d’ici quelques semaines tout au plus, conduire au départ forcé de près d’un million de personnes, dont au moins 700.000 déplacés. Des familles pour la plus grande majorité des cas, mais aussi des personnes âgées, des orphelins de la guerre et des personnes fragiles en quête d’abris, d’eau, de nourriture… et de sécurité !

Incontestablement ainsi, l’ONU et les centaines d’organisations internationales et locales déployées sur place, risqueraient de se voir débordées, bien plus que tôt que prévu.

Pendant ce temps, à Alep

Si l’attention internationale reste pour le moment principalement portée sur la deuxième ville d’Irak, c’est pourtant bien à un peu plus de 600 kilomètres à l’Ouest, en Syrie, qu’une tragédie de plus grande ampleur se tient simultanément, dans une indifférence presque totale.

Omar Arab, correspondant d’Intégrales Mag à Alep.

Hier encore en effet, une quarantaine de civils aurait péri dans différents quartiers toujours sous contrôle de la rébellion à Alep, en majorité des femmes et des enfants. Des bombardements d’artillerie d’une violence inouïe, parmi les plus violents depuis au moins deux ans, menés par le régime et son allié russe pour reprendre au plus vite le contrôle de toute la ville.

Selon Omar Arab, arrivé très rapidement sur les lieux, l’un des derniers hôpitaux du secteur aurait ainsi été contraint de fermer ses portes, portant un coup très dur à la situation humanitaire des milliers d’habitants des environs.

« Je n’ai jamais connu bruit plus terrifiant, raconte notre envoyé spécial. Les explosions font littéralement trembler le sol. Au-delà de ce qui s’est produit dans cet hôpital d’Alep-est où deux patients sont morts et où des infirmiers comptent aussi parmi les blessés, c’est la stratégie de terreur du régime qui m’inquiète. Les habitants sont terrorisés, ils n’osent plus sortir et restent terrés chez eux. Il faut venir en aide aux milliers de civils qui souffrent ici… »

Un immeuble en ruines dans un quartier central d'Idlib, au nord-ouest de la Syrie, après un bombardement attribué aux Russes. Photo (juin 2015) : F.A / Intégrales Mag
Un immeuble en ruines dans un quartier central d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie, après un bombardement attribué aux Russes. Photo (juin 2015) : F.A / Intégrales Mag

Dans un entretien exclusif accordé à Intégrales Mag ce jeudi à Paris, la chef de la commission d’enquête onusienne sur la Syrie, Elodie Cantier-Aristide, fait ainsi son mea culpa :

« Les Nations Unis, on est un secrétariat.

Une secrétaire, on lui dit ce qu’elle doit faire, et elle exécute les ordres. » 

 

 

C’est cette même commission qui, il y a un peu plus de deux mois, se voyait dans l’incapacité totale de « revitaliser » la trêve entrée en vigueur en février. Pas plus que ses appels à la raison n’auront suffi à lever les différents sièges imposés à près de 600.000 personnes, dans les zones rebelles.

Réunis en urgence à Berlin pour faire le point sur la situation, le président américain Barack Obama ainsi que les principaux dirigeants européens se sont à leur tour contentés d’appeler ce vendredi à un « arrêt immédiat » des attaques contre les secteurs rebelles d’Alep. Pas vraiment de quoi réconforter les habitants, déjà victimes d’un injuste siège qui dure de plus de quatre mois maintenant, tous désespérés par le manque de nourriture et de produits de première nécessité.

Damas et Moscou, futurs partenaires de Trump ?

Anonymement, un autre diplomate européen enfonce le clou, expliquant ironiquement que si « la Russie dément intervenir dans les quartiers assiégés d’Alep-est, elle souhaite néanmoins, à l’instar de Damas, faire au plus vite ». Sous-entendu mettre les bouchées doubles en prévision de la prise de fonction de Donald Trump à la présidence américaine le 20 janvier prochain.

Correspondant d’Intégrales Mag, Omar Arab est l’un des très rares photographes présents dans les zones rebelles d’Alep.

Pendant ce temps, les combattants islamistes de la coalition de « Jaish al-Fatah » (armée de la conquête, ndlr) qui inclue des groupes armés modérés comme l’ASL (Armée Syrienne Libre) ou Ahrar al-Sham, jusqu’aux factions plus radicales comme Fatah al-Cham (ex-Nusra), ne cessent de perdre du terrain, alors même que ceux-ci tentent d’organiser une riposte de taille visant à briser le siège de la ville. Un commandant d’Ahrar al-Sham nous confiait ainsi sa résignation par téléphone, en milieu de semaine :

« On a les mains liées. Tout ce que cette situation engendre, c’est une radicalisation de l’opinion et un retour obligé aux méthodes les plus guerrières et sanguinaires pour faire entendre notre voix, celle du djihad. Des combattants de plus en plus jeunes viennent grossir nos rangs. Les gens sont exaspérés, y compris les moins radicaux d’entre nous. Moi-même, je me suis préparé à l’éventualité de mener une opération-kamikaze pour briser le siège, mettre un terme à l’injustice, et anéantir l’oppresseur. Tous mes hommes ont bénéficié de la même formation, au cas où cela s’avèrerait nécessaire. »

 

 

Détermination d’autant plus incompréhensible venant des plus jeunes : quand Abou al-Bara el Binchi, âgé d’à peine 15 ans, quitte de son plein gré la Turquie où toute sa famille est miraculeusement parvenue à fuir, il n’est pas purement anecdotique de dire que des desseins tout à fait obscurs le poussent à abandonner sa fratrie pour retourner en enfer.

Abou al-Bara el Binchi, un jeune combattant islamiste, sur la route entre Alep et Idlib, fin mai 2016. Le Syrien de 15 ans a quitté le reste de sa famille exilée en Turquie pour rejoindre les djihadistes d'Ahrar al-Sham. Photo : F.A / Intégrales mag
Abou al-Bara el Binchi, sur la route entre Alep et Idlib, fin mai 2016. Le Syrien de 15 ans a quitté le reste de sa famille exilée en Turquie pour rejoindre les djihadistes d’Ahrar al-Sham. Photo : F.A / Intégrales Mag

Si cette même commission onusienne déplore le silence assourdissant des Etats qui ne parviennent pas « à se mettre d’accord, vues les innombrables divergences de points de vue selon les pays », elle se dit aussi très « préoccupée par le sort d’au moins 300.000 civils », qui habitent dans la partie est de la ville d’Alep.

Selon elle, à mesure que le temps passe, c’est bien le risque de recours aux armes chimiques qui augmente exponentiellement. Des informations jugées « crédibles » sur l’utilisation de chlore viennent d’ailleurs accréditer ces craintes.

 

Un marché jadis très fréquenté dans le quartier de Hanano, à Alep, toujours sous contrôle de la rébellion. Photo (mai 2016) : F.A / Intégrales Mag
Un marché jadis très fréquenté dans le quartier de Hanano, à Alep, toujours sous contrôle de la rébellion. Photo (mai 2016) : F.A / Intégrales Mag

Au début du mois d’avril dernier, un bombardement attribué aux rebelles sur le quartier de cheikh Maqsoud, à Alep, aurait fait plusieurs dizaines de morts. Des traces évidentes de chlore auraient été mises au jour, selon des informations russes.

Moscou qui se passe toutefois bien de la moindre enquête sur l’utilisation d’armes chimiques dont le régime syrien s’est fait une spécialité depuis plus de deux ans, alors même qu’un faisceau très concordant de preuves l’a très formellement établi.

Farouk Atig

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