Le général Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas, est le premier général ayant des origines afro-antillaises de l'armée française. Il est le père de l’écrivain Alexandre Dumas, et le grand-père de l’écrivain Alexandre Dumas fils.

Pour Fillon, esclavage et colonisation sont un « partage de cultures »

Monsieur le Premier ministre,

Cher François,

 

Mes félicitations d’abord pour votre écrasante victoire acquise au forceps, une consécration au finish qui rappelle que personne n’a autorité pour se prévaloir d’écrire l’Histoire en avance, ni même à la place des autres, ou encore en voulant se substituer à l’Histoire avec un grand H.

Dans cette course folle où tous les bookmakers semblaient vous donner pour mort avant même la ligne de départ, vous avez su déjouer les pronostics les plus embués, et bien que je ne saurais vous reconnaitre le droit de bénéficier de mon suffrage, votre détermination, je vous le reconnais, force un minimum de respect.

Permettez-moi toutefois de vous interpeler au sujet de votre récente déclaration fleuve dans laquelle vous avez semblé presque diligemment remettre en cause la responsabilité de la France dans cette page sombre de son histoire qu’est l’esclavagisme, et qui serait presque passé inaperçue sans la bienveillance de quelques férus d’Histoire et du Droit.

A vous entendre, le temps serait venu d’en finir une bonne fois pour toutes avec « l’hystérie ambiante » consistant à systématiquement et sans raison apparente accabler la France, nation des droits de l’homme qui à vos yeux ne saurait être tenue pour responsable, au point que vous en arrivez vous-mêmes à ouvertement et sans vergogne exprimer la chose suivante :

Colonisation et esclavage sont un « partage de culture »

 

Le général Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas, est le premier général ayant des origines afro-antillaises de l'armée française. Il est le père de l’écrivain Alexandre Dumas, et le grand-père de l’écrivain Alexandre Dumas fils.
Le général Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le général Dumas, est le premier général ayant des origines afro-antillaises de l’armée française. Il est le père de l’écrivain Alexandre Dumas, et le grand-père de l’écrivain Alexandre Dumas fils.

 

Comme le rappelait très justement hier l’écrivain et réalisateur Claube Ribbe dans les colonnes de l’Huma, vos propos que je qualifierais volontiers de révisionnistes ont eu pour seul mérite de caresser dans le sens du poil les conspirationnistes de tous bords, à commencer par ceux fleurissant à la droite de votre droite, et qui ont en quelque sorte contribué à vous porter aux nues et vous offrir cette victoire à la primaire de la droite et du centre, à laquelle personne ne croyait, à commencer par vous…

Il était de votre responsabilité, cher François, de vous prémunir d’un minimum de clés de lecture de ce temps fracturé, ne serait-ce qu’à la mémoire et en hommage à toutes celles et ceux, descendants des esclaves et des colons, qui durent des décennies durant vivre avec ce bien lourd héritage de division et de haine.

Copie-écran d'une intervention de François Fillon sur France 3, le mois dernier
Copie-écran d’une intervention de François Fillon sur France 3, fin novembre 2016

C’est eux que vous avez, de la plus odieuse manière, assimilés en quelque sorte à des mûlatres pour l’éternité, en affirmant sans la moindre retenue la chose suivante :

« Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord ! Non, la France n’a pas inventé l’esclavage ! »

 

 

Rappelez-vous ce que cet autre mulâtre devenu l’un des grands révolutionnaires français qu’était le général Dumas, rappelez-vous ce que cet homme de couleur a contribué avec d’autres à faire de la France cette nation éternelle et fière, lui qui a donné jusqu’à la dernière goutte de son sang pour la liberté des hommes de ce pays.

Rappelez-vous de ce que certains de vos prédécesseurs, à droite comme à gauche, ont du sacrifier pour se hisser au premier rang, rappelez-vous des larmes de Gaston Monnerville, président noir du Conseil de la République, (devenu le Sénat en 1959), et qui dût dans la douleur admettre qu’il ne pourrait jamais briguer de fonctions supérieures à la sienne au seul motif qu’il était… NOIR !

La France, notre France, a accouché de bien des immondices à l’image du fameux code noir. Et que dire alors de la traite négrière et de l’enfer de quelques 12 millions d’hommes, de femmes, d’enfants, contraints de quitter la terre de leurs ancêtres et qui servirent de bétail, de marchandise, aux bons caprices de l’Homme Blanc, d’Amérique et d’ailleurs. N’oubliez pas que le crime contre l’humanité que constituent l’esclavagisme français et la colonisation a été pleinement reconnu par la loi Taubira du 21 mai 2001.

L’historien Jean-François Niort est l’un des rares à avoir consigné ces pages sombres de notre histoire à leur juste place, dans une tribune au Monde publiée en septembre 2015, rappelant que c’est bien en France, qu’on « ira jusqu’à instituer un régime social et juridique de ségrégation et de discrimination comparables à ceux instaurés dans le Sud des États-Unis et en Afrique du Sud, le paroxysme étant atteint en 1802-1805, au moment du rétablissement de l’esclavage puis de l’introduction du Code civil dans les colonies »…



Monsieur le Premier ministre,

Cher François,

Vous qui ambitionnez de briguer aux plus hautes fonctions, je vous demande solennellement, et au nom de l’amour que vous prétendez porter à l’Histoire et aux Hommes, d’aller plus loin que vos bien pieuses excuses qui vous ont permis de finalement reconnaître, devant l’incommensurable polémique que vous avez engendrée, que l’esclavage et la colonisation étaient bien des crimes.

Je vous demande d’adresser vos excuses à tous vos concitoyens, et de nous dire à tous, que votre manque de jugement et votre ignorance sur la question sont seuls en cause.

Faites-le sans tarder, Monsieur le Premier ministre, ou bien cessez sur le champ.

Car il est de mon devoir de vous rappeler, au nom des centaines de milliers, et même des millions d’Algériens, de Béninois, de Burkinabés, de Malgaches, de Maliens, de Vietnamiens, etc., que vos ancêtres ont lamentablement consignés à de lourdes chaines en ferraille, que les pages les plus épouvantables de notre histoire commune sont encore loin d’avoir été exhumées…

Albert de Jonquille

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CM (animateur de communauté sur les réseaux sociaux) / Correspondant(e)s à l'étranger / Contributeurs/trices occasionnel(l)es / Stagiaires JRI et stagiaires presse écrite dans la rédaction pour moins de 3 mois.

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