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« Primaire Citoyenne » : le réseau social indique l’influence, mais il ne mesure pas l’opinion

Dimanche 22 janvier, Benoît Hamon est arrivé en tête au premier tour de la “Primaire citoyenne” organisée à l’initiative du Parti socialiste français. Bon dernier dans les sondages ces dernières semaines, il était leader sur les réseaux sociaux. Les outils d’analyse des données issues de Twitter et de Facebook permettent t-ils de mesurer l’opinion, comme ils le prétendent à présent ?

Depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump, « il faut se méfier des sondages » est devenu un adage. Le premier tour de la primaire de la gauche, qui s’est tenu ce dimanche 22 janvier, a confirmé l’inadéquation entre les prévisions des instituts de sondages et le résultat issu des urnes : si ces instituts avaient donné Manuel Valls et Benoît Hamon favoris, ils ne s’attendaient pas à ce que le second arrive en tête du premier tour. Or cela, les réseaux sociaux l’avaient envisagé. Ce que les sondages manquent à prévoir, Twitter et Facebook l’indiquent, et de ce fait, l’anticipent.

Twitter, arbitre du scrutin

On le voit depuis 2008 avec la campagne d’Obama aux États-Unis : l’opinion des citoyens au sujet des candidats à une élection politique se forge, voire se fige sur les réseaux sociaux. Les aspirants à une magistrature supérieure y exposent leur programme et surtout, s’y construisent un récit continu au fil des villes qu’ils traversent pour battre campagne.

Le phénomène de viralité sur Twitter ou Facebook donne même aux citoyens le pouvoir d’amplifier l’effort de communication politique d’un candidat. Ainsi, « Au fil des semaines, Benoît Hamon semble avoir gagné en sympathie(…)il est apparu “cool”, notamment à la faveur de vieux tweets et d’une vidéo datant de 1992 exhumée par l’INA qui a essaimé sur les réseaux. », observe Mashable France.

Twitter, ou plus exactement ce qu’il se produit sur Twitter, est aujourd’hui l’arbitre d’un scrutin. C’est à partir des données issues de ces plateformes de communication et d’information qu’il est possible de prendre le poul des intentions de vote.


Crise des experts et des sondages

Les statistiques ont perdu leur pouvoir à représenter l’opinion. L’heure est aux big data et aux nouveaux outils qui permettent d’aspirer, « nettoyer » et hiérarchiser ces masses de données. Les experts invités par les télévisions se voient reprochés sur Twitter de s’égarer trop souvent dans des assertions hâtives, place aux nouveaux spécialistes de l’influence, dont l’outil n’est pas la rhétorique ni la compilation de statistiques avalisée par tel ou tel célèbre institut de sondages, mais Visibrain, Talkwalker et Brandwatch.

Capture d’écran 2017-01-23 à 01.08.52Nicolas Vanderbiest, chercheur de l’université catholique de Louvain, s’est servi de ces outils de traitement des données pour écrire dimanche sur son blog « Reputatio Lab » : « Si l’on écoute les indicateurs des réseaux sociaux, Benoît Hamon est en tête au 1er tour« . Hamon présentait effectivement le « Meilleur engagement sur Twitter, meilleur taux d’engagement parmi ses concurrents, meilleur engagement sur Facebook en partages likes et commentaires, meilleur gain de fans sur Facebook, meilleur taux d’engagement des hyper fans sur Facebook, meilleure activation de militants sur Twitter. », détaille le spécialiste sur son blog.

Après Benoît Hamon, Manuel Valls est le « meilleur sur le public féminin, meilleur taux de like et commentaires/post sur Facebook, meilleur dans la presse et dans les titres de presse, meilleure dispersion géographique des twittos ». (source : Nicolas Vanderbiest). On note que la couverture par la presse sert donc toujours un candidat à une élection politique, à condition qu’elle soit relayée sur les réseaux sociaux.

Opinion ou influence ?

Les outils d’analyse des méga-données issues des réseaux sociaux donnent à voir de manière plus précise que ne le donnerait un sondage d’intention de vote le degré d’influence de tel ou tel candidat à travers le nombre d’interactions qu’il génère sur le réseau (flux), et la portée négative ou positive des discussions à son sujet. (mots-clef). C’est pourquoi l’ensemble de ces traces semble se prêter à des interprétations politiques plus pertinentes qu’un simple sondage ne le ferait.

Capture d’écran 2017-01-23 à 01.05.09Mais, l’influence d’un candidat est mesurée du point de vue de l’influenceur et non pas des « influencés », à savoir des citoyens qui tweetent, commentent, « likent », partagent. Or, peut-on représenter l’opinion d’un ensemble de citoyens par l’influence qu’exercent quelques personnes (les candidats à la primaire) sur une partie de ce groupe (les utilisateurs des réseaux sociaux) ?  » A travers cette méthode d’analyse scientifique de l’opinion, non seulement « les Français » sont réduits aux « Français qui se sont exprimés sur les réseaux sociaux », mais de plus, ce que « les Français qui se sont exprimés pensent » se trouve réduit à « ce que les Français qui se sont exprimés pensent de de.

C’est pourquoi les réseaux sociaux indiquent des comportements – face à tel programme, à tel candidat -, mais ne peuvent pour autant prétendre représenter l‘opinion, et les outils qui en compilent et recoupent les données font état d’interactions et de réactions qui s’inscrivent dans un rapport aux tweets/posts émis par un candidat.

Des chiffres et des mots

De surcroît, l’apparente richesse sémantique des outils d’analyse à l’instar de Visibrain, Talkwalker et Brandwatch pourrait diminuer notre acuité d’analyse critique des données. Autrement dit, puisque ces outils donnent la possibilité de manier des mots explicites et non pas des chiffres bruts, il est tentant de juger inutile de chercher à les interpréter dans leur contexte et de prendre du recul.

Pourtant, sans l’analyse distancée des experts et des journalistes, l’énoncé « Manuel Valls est le meilleur sur le public féminin, meilleur taux de like et commentaires/post sur Facebook, meilleur dans la presse et dans les titres de presse, meilleure dispersion géographique des twittos » n’a pas beaucoup plus de pertinence qu’une suite de statistiques.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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