Le « moi » maléfique de Meklat n’est pas un personnage

Récemment convaincu par des internautes de tweets racistes, antisémites, misogynes, et plus largement, faisant appel à la violence, l »écrivain Mehdi Meklat plaide l’expérimentation littéraire à travers la fabrication d’un personnage nauséabond. Mais, un pseudonyme sur Twitter est-il un personnage ? 

C’est son passage, jeudi 16 février, dans l’émission « La Grande Librairie » sur France 5 qui a mis le feu aux poudres. Ce soir-là, le  jeune Mehdi Meklat, 25 ans à peine, est en plateau pour la promotion de son dernier livre, Minute, qu’il publie aux éditions du Seuil.

Ce même soir sur Twitter, des internautes vont relever des tweets qu’il a produits par le passé.  Nausée : « Faites entrer Hitler pour tuer les juifs » (24 février 2012) ; « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous ceux de Charlie Hebdo » (30 décembre 2012) ; « Vive les PD Vive le Sida avec Hollande » (3 décembre 2013)… Pendant près de cinq ans, sous son pseudonyme – qu’il avait dévoilé –, Mehdi Meklat a multiplié les messages homophobes, antisémites, misogynes, injurieux à l’égard de certaines personnalités ou faisant l’apologie du terrorisme », égraine Le Monde.

Comment imaginer qu’un chroniqueur sur Arte, France Inter ou Le Bondy Blog, auteur aux éditions du Seuil et qui osait poser en couverture des Inrocks à côté d’une figure de la lutte contre les discriminations qu’est Christiane Taubira puisse avoir ainsi agi impunément et sans même se traîner une réputation sulfureuse ? Un coup à faire s’étrangler les nombreux utilisateurs de Twitter qui déversent sous pseudonymes des messages racistes, antisémites, xénophobes ou homophobes, et qui ne manquent pas d’être épinglés, livrés à la vindicte populaire voire condamnés en justice pour leurs messages de 140 caractères.

En février, fin de partie pour l’étrange Mehdi-Marcelin. Dans un communiqué publié lundi 20 février, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a indiqué « saisir immédiatement la justice, en transmettant l’ensemble de ces contenus au procureur de la République de Paris ».

Unknown-1Consternation 

L’ancienne ministre, quant à elle, a exprimé, depuis son compte facebook, sa « consternation aussi vertigineuse qu’un cratère atomique ». Les éditions du Seuil ont condamné les propos de Meklat avec « la plus grande fermeté ». François Busnel, l’animateur de La Grande Librairie qui avait reçu l’écrivain s’est fendu d’un communiqué affirmant qu’il n’aurait pas invité cet individu s’il avait eu connaissance des tweets. Enfin, le Bondy Blog a lui aussi publié un communiqué, où il dit refuser de plaider le ton de l’humour pour diffuser des messages racistes et appelant à la violence.

Meklat n’utilisait pas un personnage

imagesMarcelin Deschamps, ce triste misanthrope nihiliste n’était qu’un double maléfique, martèle Meklat. Comme un Céline, qui put être à la fois perçu tel un écrivain génial et, par ailleurs, un antisémite pusillanime. « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne » prévenait déjà Marcel Proust dans Contre Sainte-Beuve. L’oeuvre n’est pas l’homme, écrivait pour sa part Fiodr Dostoïevski dans ses Carnets du Sous-Sol. On ne saurait juger de la qualité d’un auteur à l’aune de ses opinions ou de son comportement.

Sauf qu’à l’heure des réseaux sociaux, l’oeuvre littéraire et l’homme ne font qu’un. Impossible de s’adosser à un moi maléfique. Tout d’abord, parce-qu’il s’exprime sur un support où les mots ont une portée de diffusion publique, et non privé, comme ce fut le cas aux siècles derniers. Les messages haineux de 140 caractères sont répétés, amplifiés, commentés.

imgresPour Meklat, qui a tout de même cru utile de nettoyer ses tweets dans la nuit de samedi 16 à dimanche 17 février, passant de 50 000 tweets à 503,  le personnage de Marcelin Deschamps ne contredisait pas sa carrière d’écrivain en ce sens qu’il revêtait une fonction littéraire.

A travers la fabrication de ce monstre de parole qui râlait ces obscénités, Meklat, sans avoir jamais à répondre de telles paroles, aurait procédé à une expérimentation littéraire inédite.

« En 2011, j’avais 19 ans. J’ai rejoint Facebook et Twitter. Twitter était alors un Far West numérique. Un nouvel objet, presque confidentiel, où aucune règle n’était édictée, aucune modération exercée« , se défend sur Facebook, la plume qui agita le sulfureux  « Marcelin Deschamps » sur Twitter », « Il se permettait tous les excès, les insultes les plus sauvages. Par là, il testait la notion de provocation. Jusqu’où pouvait-il aller ? Quelles seraient ses limites ? Aucune ».

Unknown-2Puisque la loi n’existe pas, tout est permis, plaide en substance celui qui avait 19 ans lorsqu’il a crée son hideux pseudonyme.

Or, des énoncés performatifs, qui contiennent des menaces de meurtre adressées sans métaphore à leurs destinataires journalistes, académiciens ou politiques, s’inscrivent sur le plan du réel et pas de la fiction. A posteriori, Meklat assure que «ces propos ignobles» ne le reflètent pas, et qu’il  «exècre» son personnage. Mais alors pourquoi n’avait t-il jamais donné de contrat ou clef de lecture sur Twitter de sorte à ce que le lecteur puisse situer Marcelin Descchamps tel un double négatif de son créateur ?

Surtout, un texte littéraire est un texte qui se livre à l’interprétation, et pas une somme d’énoncés performatifs. L’art d’interpréter est donc originairement commandé par la reconnaissance d’un sens caché sous le sens apparent que prennent la parole du dieu, la manifestation d’un signe, l’expression humaine d’un geste ou d’un mot. Dans les tweets de Meklat, il n’y a aucun sens caché.

Pascale Clark, qui avait recruté l’auteur sur France Inter dans l’émission « Les Kids », insiste : «À l’antenne, Mehdi Meklat ne fut que poésie, intelligence et humanité. ». « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices », estime Proust, dans Contre Sainte Beuve. Il semble bien que Mehdi Meklat ait ainsi développé un « moi » littéraire, celui qu’une Pascale Clarck a pu apprécier, contrastant avec son « moi » social qu’incarne effectivement ce Marcelin englué dans un nihilisme bruyant, et non l’inverse, comme il le prétend.

Rire, pleurer ou passer à côté

On est en droit de s’étonner du nombre de tweets (plus de 50 000) que Meklat a produit, déchargé de toute inhibition, sous son pseudonyme qui est aussi un pseudo-perosnnage. Cela montre aussi que le personnage « marchait ». Des gens étaient là pour re-tweeter.

L’outrance nihiliste, dont la forme rédigée contemporaine est apparue sur les réseaux sociaux, génère une forme d’état comateux collectif. Les tweets outranciers n’appellent pas à l’interprétation, source de débat, mais seulement à la réaction : ricaner ou déplorer, ou bien passer à côté. Comme tous ces médias qui ont fabriqué le phénomène Mehdi Meklat et qui n’avaient pas lu les tweets de celui qu’ils ont invité, mis en couverture ou édité.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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