Turquie : la campagne confisquée de l’opposition

Ce dimanche 16 avril, les turcs sont appelés à se prononcer par référendum sur une révision constitutionnelle qui renforcerait les pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan. La campagne pour le « non » a été confisquée à l’opposition.

« C’est l’histoire de deux hommes qui discutent entre eux. «Tu vas voter oui ou non au référendum?», demande le premier. «Quoi? Il existe un autre choix que le oui?», répond le second, surpris par la question. La blague, traduite sous forme de caricature dans Penguen, le principal hebdomadaire satirique turc, résume l’état d’esprit qui règne en Turquie, à l’approche d’un référendum contesté sur l’augmentation des pouvoirs du président. », note la reporter Delphine Minoui dans les pages du Figaro. C’est dire si l’opposition se sent de plus en plus oppressée.

Des figures de l’opposition en Turquie ont dit avoir subi des menaces, de la violence, des détentions arbitraires, des refus de temps d’antenne à la télévision et même du sabotage dans la campagne sur le référendum visant à élargir les pouvoirs du président.

le Halkların Demokratik Partisi (HDP), parti pro-kurde et troisième force politique au Parlement, a du mal à faire campagne. Le parti, qui milite pour le « non » au référendum, est victime d’une vague de répression. Ses militants se sont vus refuser des autorisations pour faire des meetings partout dans les quartiers au Kurdistan, au prétexte de « l’état d’urgence » et du « danger ». Il n’y a que « dans les grandes villes » qu’ils ont eu la possibilité de faire les grands meetings.

Médias menacés

En Turquie, 177 médias ont été fermés par le gouvernement depuis le coup d’Etat raté du 15 juillet 2016, selon un rapport de RSF. Plus d’une centaine de reporters sont emprisonnés.

Cumhuriyet, célèbre quotidien d’opposition, est le seul titre à ne pas avoir été fermé. Mais récemment, le rédacteur en chef du journal a été arrêté et Les domiciles de treize employés ont été perquisitionnés. Onze journalistes de Cumhuryiet sont actuellement en prison.


contre-pouvoirs en péril

Capture d’écran 2017-04-16 à 10.17.32Si le « oui »l’emporte au référendum , les contre-pouvoirs pourraient disparaître de façon constitutionnelle. C’est ce qu’explique en substance la jeune avocate Sera Kadigil, membre du parti d’opposition CHP. La jeune militante anti-Erdogan a dénoncé une dérive du pouvoir, et à réitéré ses positions en publiant sur son compte Twitter un miniclip de 32 secondes.

Officiellement, cette réforme constitutionnelle a vocation à modifier l’équilibre institutionnel de la République. Elle rompt avec le système de primature du pays en tranchant en faveur d’une lecture présidentialiste des institutions.

Dans les faits, 18 articles de la Constitution sont modifiés de sorte à ce que soient concentrés tous les pouvoirs dans les mains du président de la République. Le texte est approuvé, le poste de Premier ministre disparaîtrait purement et simplement. Le président pourrait nommer et révoquer ses ministres, qui ne seraient plus responsables devant le Parlement.

Le président pourrait également contourner le Parlement en gouvernant par décret dans la sphère – large – de ses compétences. De facto dépouillée de ses pouvoirs au profit du chef de l’Etat, bien que la nouvelle Chambre passerait de 550 à 600 députés.

Le président nommerait également 12 des 15 membres du Conseil constitutionnel, ainsi que six des 13 membres du Haut Conseil des juges et des procureurs, institution chargée de choisir le personnel judiciaire. Il aurait aussi officiellement la main sur d’autres nominations stratégiques : haut commandement militaire, chef du renseignement, recteurs d’université.

Il pourrait aussi demeurer chef d’un parti politique, déclarer l’état d’urgence en cas de « soulèvement contre la patrie » ou d' »actions violentes qui mettent la Nation (…) en danger de se diviser ». Le Parlement pourra ensuite raccourcir, prolonger ou mettre fin à cet état d’urgence.

Les nouvelles élections, présidentielle et législatives en même temps, seraient fixées au 3 novembre 2019. Le mandat présidentiel serait porté à cinq ans, contre quatre actuellement, renouvelable une fois. Premier ministre de 2003 à 2014, Recep Tayyip Erdogan, élu président en 2014, pourrait théoriquement rester au pouvoir jusqu’en 2029 avec l’adoption de cette réforme.

« D’où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui n’en veulent point? » écrivait Rousseau…

Capture d’écran 2017-04-16 à 10.41.59 A suivre toute la journée : le fil Twitter de la reporter Laura-Maï Gaveriaux sur place à Istanbul

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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