Le véritable vainqueur de la présidentielle, c’est Mélenchon

 

TRIBUNE LIBRE

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, balayons protocolairement ce qui m’oppose fondamentalement au chantre de la révolution citoyenne :

  • contrairement à JLM, je me suis toujours profondément opposé à l’omniprésence du pouvoir russe dans la sous-région irako-syrienne. Rappelons que depuis son entrée en guerre aux côtés de son allié Damas à l’été 2015, la Russie a (directement ou indirectement) provoqué la mort de dizaines de milliers d’innocentes victimes syriennes (probablement autour de 100.000 morts, selon différentes ONG). Elle l’a fait, soit en frappant ostensiblement et aveuglément les places publiques d’Alep, d’Idlib ou de Hama quand celles-ci étaient encore majoritairement tenues par l’insurrection, soit en soutenant militairement et financièrement le régime de Damas, qui jusqu’à la mi-2015, peinait à faire reculer la rébellion. Et je ne parle évidemment pas de ces « terroristes » d’Al-Qaida et de l’Etat Islamique que Moscou a toujours affirmé pourchasser avec une détermination et une ardeur de tous les instants. Bon nombre de reportages et d’enquêtes réalisés en toute indépendance dans les zones contrôlées jusqu’à la fin 2016 par EI ou la rébellion dite « modérée » confirment à proprement parler que les frappes du Kremlin et de son allié Damas ont curieusement et presque systématiquement manqué leur prétendue cible, y compris quand la coalition pro-gouvernementale et ses alliés chiites disposaient d’informations et de ressources tangibles laissant entendre que des djihadistes se terraient bien dans les lieux où ceux-ci exaspéreraient les populations.

  • L’autre point de divergence est bien sûr l’Europe, du moins ce qu’il nous reste de l’héritage de l’Europe de nos pères fondateurs, une Europe bâtie d’arrache-pied sur les cendres encore ardentes de la seconde guerre mondiale. Cette Europe qui rêvait d’en finir avec la division et la haine et ambitionnait de se donner les moyens de voir plus loin, avec l’idée que l’identité nationale et l’unité supranationale pouvaient faire bon ménage. Une sortie de l’UE -comme l’a préconisé au départ JLM, avant de lui préférer une renégociation des traités avec les partenaires européens- a toujours représenté à mes yeux un hasardeux retour à nos vieux démons. Or le contexte actuel prouve que nous devons plus que jamais nous rassembler et faire front commun à ceux qui tentent de nuire à nos principes et à nos valeurs de paix.

 

 

Toutefois, ces nuances de ton et de posture ne sauraient nous faire oublier l’essentiel.

Car en effet jamais encore un candidat à un scrutin électoral si majeur n’avait fédéré autant d’âmes mutines et criantes de changement derrière son seul programme, unificateur et rassembleur du plus grand nombre sur bien des points. Notamment parce qu’il se positionne idéologiquement en faveur de ceux qui travaillent, et aussi de ceux qui n’ont que trop souffert. Et ils sont nombreux.

Jamais non plus la stratégie d’insoumission totale à un corps de pensée unique de gouvernance n’avait tant trouvé écho auprès de personnes que tout oppose, de parcours individuels contextualisés sur la seule fronde à un régime vieillissant et vil, lequel régime politique était pourtant censé se dédier au seul peuple comme les textes fondateurs de notre démocratie l’y contraignent.

Jamais enfin la conscience généralisée de la proximité et de la possibilité d’un changement n’avait tant germé parmi les franges les plus larges de la population française, qui ont admis dans l’urgence et collectivement que le temps était bien venu de tourner la page de la 5ème République, et surtout qu’une nouvelle manière de faire de la politique était enfin à notre portée.

Si j’ai sans hésitation apporté mon suffrage à Jean-Luc Mélenchon au premier tour de cette élection inédite dans la Vème République, c’est également parce que je suis conscient que sa personnalité à la marge lui a très certainement fait ombrage, tant il est incontestable qu’elle interpelle singulièrement ou questionne selon que l’on se présente comme de gauche ou de droite, en particulier parce qu’elle s’inscrit en faux et en absolue rupture avec les manœuvres politiciennes en vogue au cours des 40 dernières années, à savoir la turpitude et le mensonge.

Hier, un ami qui se présente volontiers comme de droite, m’écrivait ceci, signe inquiétant et annonciateur de ce qui pourrait nous attendre pour les années à venir  :

« Avec Le Pen, les places financières européennes dévissent, avec Macron, elles se hissent. (…) On sait parfaitement à quoi s’en tenir. Même si l’idéologie archéo-communiste n’est pas la mienne, je reconnais du style et de la cohérence à Mélenchon, qui ne s’est pas précipité comme l’ont fait les autres pour soutenir bébé-cadum. »

Du style certes, mais surtout de la cohérence. Voici, entre autre, ce qui manque cruellement aux deux candidats qui se sont hissés au second tour de l’élection présidentielle :

  • le premier, campé sur le cloisonnement des peuples, la division entre les hommes, et la haine de ce qui nous rassemble, voudrait faire de notre pays une entité irréductible au cœur de l’Europe, mettant dos à dos les individus qui ont forgé notre sens commun de justice, ainsi que les paragraphes de paix harmonieux de notre histoire. La France, chère Madame, n’a plus rien à voir avec les tribus gauloises de Vercingétorix, autrement qu’au travers de vagues références consignés dans nos vieux manuels d’histoire. Et pour votre gouverne, Vercingétorix était lui-même issu de l’aristocratie. Autrement dit du système.

  • Le second, tapi dans la contemplation servile et l’effusion du grand capital et des places financières, s’entête à nous faire croire qu’il a choisi son camp. Candidat du libre-échange et de la mondialisation autant que du flou dès qu’il s’agit de défendre un tant soit peu les mesures sociales, il affirme n’être ni de gauche ni de droite, et se présente même comme un homme en marge, qui voudrait prendre le train en marche. Nous savons aujourd’hui que la stratégie -sans doute montée par ceux qui l’ont façonné, comme son mentor Jacques Attali- fonctionne. Pour le moment. Mais n’oublions pas que les médias qui avaient encensé Nicolas Sarkozy l’ont ensuite descendu en flèche au bout de quelques semaines. Il en va de même pour l’actuel locataire de l’Elysée, qui a préféré ne pas se représenter.

Peu après 20 heures ce dimanche 23 avril, commentateurs et adversaires politiques de JLM jugaient presque infâme et inappropriée la réaction pour le moins humaine et juste du candidat de la France insoumise à l’annonce des résultats provisoires, quand celui-ci, accusant le coup de sa probable défaite malgré de formidables scores, était privé par la sentence du suffrage de son espoir de victoire. Et alors quoi ? Le couronnement de la pensée unique stipule que l’on empêche à un homme politique de premier rang plébiscité par plus de 7 millions de Français de ne pas faire montre d’humanité ? Pis : que le bon usage commun voudrait que celui-ci s’aligne comme les autres à désigner à ses électeurs le candidat de son choix pour le second tour ?

On appelle ça le brigandage doctrinal…

L’un dans l’autre, et comme me le rappelait ce matin ce même ami, « cela arrange tout le monde d’avoir un candidat qui est à la fois partout et nulle part. Le contexte, ajoute-t-il, fait que c’est la seule solution viable sans crise majeure ni manifestation de grande ampleur dans les rues. De plus, le centrisme technico-idéologique rend plus difficile une alternance quelconque et autre que jugée rétrograde et bornée, puisqu’on ne sait trop que contrer et qu’il y a la proclamation d’une pensée unique »

Tant pis pour Mélenchon, ou devrais-je dire tant mieux. Car en réalité, je n’aimerais pas être à la place du candidat consensuel supposé faire participer une société ingouvernable.

Farouk Atig

Voir aussi :

« France insoumise : parole de militants » (Integrales Mag)

« 5 ans après, Mélenchon veut reprendre la Bastille » (Intégrales Mag)

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