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« Si Marine passe, je serai un opposant, pas un paumé »

Fondé sur des propos recueillis en banlieue parisienne ce 27 avril, ce texte est un dialogue imaginaire entre deux universitaires amis de longue date, qui se croisent dans la rue d’une banlieue pavillonnaire. L’un deux s’apprête à voter Le Pen le 7 mai 2017 persuadé que le FN à l’Elysée lui offrira l’épaisseur d’un statut de contestataire. Son camarade s’en indigne.

Dans la peau des néo-FN, des abstentionnistes, des « ni patrie ni patron », des « insoumis » qui se refusent de « donner à Macron un score de dictateur africain, l’on comprend, au lieu de moraliser. On interroge un malaise plutôt que d’invectiver en vain. Ici, notre personnage, qui s’estime socialement déclassé, se rêve en opposant romantique.

Il se reposa sur une barrière qui retenait les jardinets des bruits de la rue, et doucereusement, il plaqua sa paume sur mon épaule :
« – Je serai un opposant. Si c’est l’autre qui passe, tu ne seras jamais qu’un retardataire. 
Tu imagines, un vrai opposant, fiché, chez qui on va en silence, sous des nuits plus fraîches que jamais ? Chaque mot comptera, chaque mot sera criblé de sens dissimulés. On se retrouvera comme deux énigmes. Tu veux du vin ? Boire fort et respirer. Ce n’est pas la démocratie qui m’agace, tu sais bien, c’est le silence qui me manque à mourir. On ne s’entend plus parler. Les vérités s’affrontent et s’annulent, se « like », se « fact check » ou se « bloquent », mais où est l’entrain qui nous animait ? Où sont ces soirées d’été à refaire le monde ?
– Ton grand soir, tu ne l’auras pas ! Vous ne l’aurez jamais. Ce sera seulement la veille d’un lendemain tout petit, les pieds pliés, la peur au coin des rues. Sans poésie. 2017 donne un mois de mai froid.
C’est toi le cynique, c’est toi le raisonnable. Tu sais quoi ? Je préfère avoir un peu peur que d’être un paumé partout, devant chaque chef, chaque flic, chaque boutique branché, devant des gamins de vingt ans, même. Partout où l’on ira en France, ton banquier fera de nous des ploucs de pavillon.
Les yeux de mon ami de vingt ans brillaient comme un enfant ivre en cachette des adultes :
« – Tu te souviens de ce temps où on fumait dans les cafés, dans les trains, qu’on pouvait rire de tout et que tout coûtait trois sous ?
Je me rappelais de la route des vacances, des bêtises qui nous avaient plus d’une fois plié par terre, de ces petites choses interdites aujourd’hui et ne pus me retenir de sourire.
– Tu vois ? On ne sera jamais aussi libre que sous la marine. »

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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