Macron, chef des armées …et des rédactions ?

Candidat, Emmanuel Macron s’était montré attaché à la liberté de la presse et à son indépendance vis-à-vis de l’exécutif. Président, il cadenasse sa communication au point de prendre des décisions qui relèvent de choix éditoriaux. Chef des armées, Macron s’est-il cru aussi chef des rédactions de France ?

Verrous de velours

«Quand je vous dis que, pour moi, un président préside et que j’aurai justement cette distance avec la vie médiatique, c’est que je considère que le problème des derniers quinquennats a été une trop grande proximité avec les journalistes. En particulier quand on préside, on n’est pas le copain des journalistes», avait martelé le candidat à la présidentielle lors de son passage à L’Emission politique de France 2, le 20 avril.

Le 3 mai, pour la Journée mondiale de la liberté de la presse, le secrétaire général d' »En marche! », Richard Ferrand, avait fait le déplacement à la Maison des journalistes.

Sur le dossier des médias, le candidat d’ « En Marche! » s’est dit favorable à l’éducation à l’information pour lutter contre les «fake news» et à la loi Bloche sur l’indépendance des rédactions. Il a fait savoir qu’il souhaitait offrir aux entreprises de presse la possibilité d’adopter un statut de fondation «pour dissocier le pouvoir de gestion de celui de l’actionnaire».

Tous ces signaux laissaient croire à l’ensemble des professionnels des médias que Macron allait faire preuve d’ouverture d’esprit vis-à-vis des journalistes pendant son mandat.

Dès le jour de la passation de pouvoir à l’Elysée, le choc thermique se fait ressentir. Doucement, Macron installe ses verrous de velours. Le candidat chaleureux laisse installer un froid avec les journalistes. A la surprise des rédactions, les premières semaines de ce quinquennat s’ouvrent sur une communication cadenassée.

« Depuis dimanche 7 mai, les journalistes n’ont que très peu de contacts avec ses communicants, placés sous la houlette de Sylvain Fort et Sibeth Ndiaye », note l’AFP. « D’abord mise sur le compte du flottement des premiers jours d’installation, cette volonté de secret s’est manifestée de manière flagrante jeudi lors du premier Conseil des ministres: journalistes et photographes ont été priés de quitter la cour d’honneur de lÉlysée, sans pouvoir, comme c’est l’usage, interroger et filmer les ministres à la sortie. », relève encore l’Agence France Presse, constatant une gradation dans la mise à distance des journalistes.

Lors de son premier point de presse après le Conseil, le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner a longuement souligné que le président exigeait de ses ministres « confidentialité » et « discrétion » envers la presse.  « Des habitudes dignes de l’ère Chirac », rappelle à Intégrales le conseiller en communication Xavier Schällebaum, qui a travaillé à l’Elysée et au Quai d’Orsay au début des années 2000. Macron va plus loin : à l’issue du premier Conseil des ministres, la cour de l’Elysée a même été fermée aux journalistes, qui n’ont pas pu poser de questions.

Jeudi après-midi, la cellule communication de l’Elysée a pris l’initiative de contacter directement des journalistes pour leur proposer la couverture de la visite du chef de l’Etat au Mali, premier déplacement officiel du président hors du territoire de la Nation. Le jour-même, la réaction des rédactions ne s’est pas fait attendre. Dans une lettre ouverte au président, les sociétés des journalistes d’une vingtaine de grands médias (AFP, BFMTV, Europe 1, Le Figaro, France Info, France Inter, Libération, Mediapart, Le Parisien, Le Point, RFI, RTL, RMC, TF1, Télérama, Le Monde…) et Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, ont fait part à Emmanuel Macron de leurs « inquiétudes quant à l’organisation de la communication présidentielle en train de se mettre en place « .

Les rédactions signalent à l’exécutif qu’il les a court-circuitées :  « Il n’appartient en AUCUN CAS à l’Élysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement, quel qu’en soit le thème. Ce n’est pas au président de la République, ou à ses services, de décider du fonctionnement interne des rédactions, du choix de leurs traitements et de leurs regards « , détaille la lettre.



Est-ce le calendrier politique qui impose à Emmanuel Macron un contrôle accru sur sa communication ?


«La communication de l’Elysée est très verrouillée pour éviter le moindre faux pas avant des législatives cruciales», veut essayer de comprendre le quotidien économique Les Echos. Chaque ministre «est donc prié de mettre en oeuvre la feuille de route qui lui a été assignée, en observant de strictes règles de confidentialité, de discipline et de solidarité», note Gaëtan de Capèle dans Le Figaro, y voyant un «minimum vital pour restaurer une autorité présidentielle réduite en miettes au cours des dernières années».

 L’Elysée entend éditorialiser ses rendez-vous avec l’actualité

En guise de réponse à la lettre collective de plusieurs rédactions, l’Elysée a joué la carte du malentendu, affirmant que sa démarche était «le contraire d’une démarche de fermeture : elle est une démarche d’ouverture». Emmanuel Macron «est très attaché au traitement de fond des sujets et souhaite ouvrir l’Elysée aux journalistes sectoriels (« rubricards ») qui portent sur l’action présidentielle un autre regard. C’est dans cet esprit qu’il a été proposé aux rédactions d’élargir aux journalistes spécialisés Défense ou Diplomatie le voyage officiel auprès des forces armées», entend se justifier de la sorte l’Elysée. 

La réponse de l’Elysée confirme la relation que le nouveau chef de l’Etat entretien avec la presse : Macron entend éditorialiser lui-même sa relation avec la presse. Il ne dicte pas les mots des journalistes à la manière d’un despote, certes, mais il ne se prive pas d’indiquer sous quel angle et dans quel style il exige que les événements qui le concernent soient traités. Par cette attitude, il endosse le costume du rédacteur en chef.

Aux yeux de l’ancien journaliste Jérôme Godefroy, Emmanuel Macron secoue la profession, et c’est pour son bien. « Ils (les journalistes) pourraient en profiter pour consacrer leurs efforts, leur temps et leur argent non pas à couvrir des visites ou des événements officiels mais à faire du journalisme. C’est-à-dire enquêter, chercher des informations inédites, découvrir des sujets non rebattus.La vrai remise en cause salutaire est la suivante : se dire que la couverture en meute d’une visite protocolaire et d’un conseil des ministres n’est pas du journalisme. »

En formulant cet argument à contre-courant des réserves exprimées par l’ensemble de la profession sur la manière dont le président traitait la presse, Godefroy corrobore l’idée que Macron a bel et bien décidé d’assumer le rôle d’un hyper chef des rédactions de France.

« On attend autre chose des journalistes de la presse présidentielle, qui couvrent un évènement, que de se prendre en selfie dans le bureau ovale… », écrit sur son blog l’ancien journaliste Authueil. Là encore, est-ce au président de la République de juger du niveau des journalistes français ?

Macron sait bien que le Story telling de la com de l’Elysée ne suffirait pas à motiver l’intérêt de l’opinion pour ses premiers déplacements en qualité de président de la République. C’est pourquoi il compte sur les journalistes pour raconter les événements d’un point de vue externe, mais qui soit dans la ligne qu’il a bien voulu fixer : journalistes, parlez de mon déplacement au Mali tel que le l’ai envisagé, quitte à être spontané sur les ratés du voyage. Et surtout, améliorez-vous ».

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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