Comment les GAFAM ont cassé internet


Dans son ouvrage Les GAFAM contre l’Internet (éditions INA), Nikos Smyrnaios propose un retour critique sur l’histoire économico-politique d’internet. L’auteur analyse le déroulement du processus de marchandisation qui a permis aux logiques financières de pénétrer le champ de l’informatique connectée, conçue pourtant initialement comme un bien public au service de l’émancipation collective. En montrant ce renversement, le chercheur présente la domination mise en place par les nouveaux géants de l’économie numérique comme une imposture.


Les appareils, plateformes et services numériques agrémentent tous les secteurs de notre quotidien : sociabilité ordinaire, travail, divertissement, éducation.

Ces viatiques technologiques se déploient dans une économie globalisée et dérégulée, qui favorise la concentration extrême des ressources. C’est dans ce contexte que quelques startups ont donné naissance à des multinationales oligopolistiques qui régissent le cœur informationnel de nos sociétés au point qu’un acronyme, GAFAM, leur soit dédié, contextualise l’auteur.

Dans son ouvrage, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont analysés comme les produits emblématiques d’un ordre néo-libéral nouveau, qu’ils contribuent eux-mêmes à forger, légitimer et renforcer.

Le livre s’attache à décrire précisément le déroulement du processus de marchandisation qui a permis aux logiques financières de pénétrer le champ de l’informatique connectée, alors qu’elle était conçue initialement comme un bien public au service de l’émancipation collective.

L’infrastructure du réseau a effectivement été financée par l’argent public à hauteur de milliards de dollars. Cela va à l’encontre du discours qui veut que seul le marché puisse innover. Même la Silicon Valley est le produit d’investissements publics et le capital risque, qui a permis et permet encore la croissance des start-up, est lui aussi une création du gouvernement américain. Dans les années 1980 et 1990 et du triomphe du capitalisme financier dérégulé et du néolibéralisme. L’internet va subir la privatisation, la dérégulation et la financiarisation. Le libéralisme fait la promotion de moins d’Etat, mais c’est l’Etat qui impose les dérégulations et les privatisations. 

Oligopole des infomédiaires

Aujourd’hui, les GAFAM utilisent leur pouvoir de marché pour éliminer toute concurrence. Le livre décrit les dispositifs sophistiqués de cette situation d’oligopole qui permet aux GAFAM de capter la valeur produite en ligne par une multitude d’utilisateurs et de structures non marchandes, y compris par le biais d’une exploitation massive de données récoltées sur les pratiques, les goûts et les relations des internautes.

A la fin des années 1970, raconte Nikos Smyrnaios, la théorie dominante explique que le capitalisme évolue parce que l’abondance d’information fait basculer le modèle. Kimon Valaskakis estime que c’est la façon dont les ordinateurs vont médier ces informations. On peut définir l’infomédiation comme l’ensemble de segments d’activité et de dispositifs numériques qui permettent la mise en contact des internautes avec tout type d’informations en ligne mais aussi avec d’autres internautes.

La médiation ne se cantonne pas uniquement aux services en ligne. Elle se joue beaucoup plus tôt : si on arrive à contrôler l’accès à Internet, on fait de l’infomédiation. Par exemple, quand Free décide d’attribuer à une télévision un numéro de chaîne spécifique sur sa box, il fait de l’infomédiation. C’est la même chose pour un système d’exploitation ou des datacenters. L’intéressant, c’est que les GAFAM sont tous au coeur de l’infomédiation, et à plusieurs niveaux. Les cinq acteurs étudiés dans l’essai sont présents dans tout ces segments, du fait d’une intégration verticale ou horizontale.

Le processus d’infomédiation combine des milliers de parties dont certaines peuvent être algorithmiques et faire usage de l’intelligence artificielle. Lorsque Facebook constate que les jeunes quittent le réseau, le voilà qui rachète Instagram, tant est si bien que la concentration s’accélère.

L’essai n’est pas optimiste. Mais il est bien informé, très concis et surtout, d’une indispensable lucidité.

A propos de l’auteur
Nikos Smyrnaios est maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication au Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (Université de Toulouse 3). Il est auteur de nombreux articles et chapitres scientifiques portant sur les stratégies des acteurs de l’internet, le journalisme en ligne et l’utilisation politique des réseaux socio-numériques. Il publie des chroniques sur l’actualité politique et rend compte de ses recherches sur ephemeron.eu

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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