PNL est la Nouvelle Vague mais personne ne le voit


Ils estiment, avec une nonchalante arrogance, que leurs séquences cinématographiques mériteraient Cannes. Et ils n’ont pas tort. En 2017, les deux frères rappeurs de PNL sont peut-être au clip de hip-hop ce que la Nouvelle Vague fut au cinéma à la fin des années 1950. Leur dernière production video « jusqu’au dernier gramme », a enregistré ce samedi 8 juillet sur Youtube plus d’1 million de vues en cinq heures et mérite que la critique la libère de la case « clip de rap ».

François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Jacques Rivette et Alain Resnais : dans les années 1950, ces jeunes cinéastes présentés comme anti-conformistes ont bousculé les règles établies du cinéma français. Le cinéma d´auteur est né. C’est ce qu’est en train de réaliser le duo de PNL avec le clip de rap.

En un an et demi, Ademo et N.O.S., deux frères rappeurs de la cité des Tarterets, à Corbeil-Essonnes (Essonne), sont passés du Yo-Yo, le petit club branché sous le Palais de Tokyo, à la grande scène des Eurockéennes, ce qui représente une progression de 1 000 à 30 000 fans. Si la qualité de leurs productions musicales est discutable aussi bien sur le plan des lyrics que sur celui du flow, il est indéniable que leurs vidéos, réalisées par le collectif Kamerameha et Mess, rompent à l’arme blanche avec les codes du genre.

Depuis la sortie de « Dans la légende », leur troisième album, où ils cinématographient le récit saccadé de trois frères de Corbeil-Essonnes, on les attendait : le groupe sort aujourd’hui la quatrième et dernière partie du récit, avec le clip du morceau « Jusqu’au dernier gramme ».

Le clip « Naha » se concentrait sur le personnage d’Ademo, celui de « Onizuka » sur N.O.S et « Béné » sur leur petit frère.  »Jusqu’au dernier gramme » annonce enfin le dénouement de leur histoire avec un quatrième personnage, leur ennemi : Macha. Alors qu’il avait laissé Ademo en prison et N.O.S à l’hôpital dans les épisodes précédents, le voici en cavale.

Une esthétique de l’épuisement

Quatre fois de suite, PNL procède par ellipses. Le duo aveugle son public de flash-blacks. Un restaurant saturé de chaises poisseuses. Des assauts de carrosseries criardes. Des pavillons de banlieue dessèchent les yeux. Dans un hôpital, des escaliers tentent en vain de bloquer la vue des couleurs moites. Ici, des visages tendus supportent un mur revêche. Là, des silhouettes déambulent dans des vêtements sombres et mal coupés. L’oeil devine les linges rêches. Quelque-part dans la nuit, un lampadaire secoue des fleurs fanées. Tout, dans les clips de PNL, suinte la fatigue. Même les protagonistes ne parviennent pas à s’exprimer autrement qu’en élançant de douloureux borgorymes en lieu et place de rimes.

A bien y regarder, il semblerait que PNL soit en train de dévoiler une esthétique singulière de l’épuisement. Partout dans leurs clips, l’atmosphère est évidée de sens pour être surchargée de non-dits, de gestes en suspension pénible. La référence obsessionnelle à la drogue, qui sert de trame aux quatre épisodes, amplifie un sentiment de délitement physique. Il n’y a aucun repère où prendre prise. PNL attarde la caméra sur de lieux laids : un stade de footaball dont on voit plus les grilles que le gazon, une cave, une maison d’arrêt. PNL donne à voir une France périphérique, mais s’abstient toutefois de la tentation d’une parcimonie à la Depardon.

Les frères de PNL sont les rares artistes à filmer une France absente à elle-même. Jusqu’au dernier gramme, le regard du spectateur est harcelé par un tas de gravas, ces visages dangereux qui s’entrechoquent. Il est seul, laissé à la périphérie d’un centre dont il ne se rappelle plus. Les séquences cinématographiques de PNL accaparent et dérangent. Elles n’ont pas le charme léger d’un film de Truffaut. Ce n’est pas une nouvelle vague, en fait, mais une lame de fond. Tranchante.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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