Instagram, voyeurs sans voyages

Le mode opératoire du vacancier sur Instagram va au-delà de la vantardise habituelle. Le « m’as-tu vu ? » s’exacerbe en « pose tes yeux ici, je te l’ordonne ! ». Dans ce cas, lequel des deux est le voyeur, celui qui regarde défiler les images ou celui qui sollicite le regard envieux de l’autre sur ses photos d’été ?

Du selfie devant un monument, biffage d’un lieu public par une forme (un visage, un portait de groupe, …) relevant du domaine privé , au jardin, espace privatif, jusqu’au lieu intime à l’instar de la chambre à coucher, Instagram piétine la frontière entre le lieu public et le lieu privé et induit ainsi le visiteur à franchir des seuils, à coller les yeux sur le trou de la serrure.

Capture d’écran 2017-08-22 à 19.24.20En ce sens, le voyeur est moins celui qui observe les photographies intimes inondant Instagram que celui qui les produit et publie. Au moyen d’un effort d’esthetisation doublé d’un référencement efficace des photos via les mots-dièses, le vacancier force les autres utilisateurs à jeter un oeil ses photos.

Son but est clair : faire en sorte qu’une photo génère le maximum de mentions « j’aime » et s’attirer le plus grand nombre de followers. Ce que veut entrevoir celui qui publie les photos, c’est bien le regard ébahi ou envieux de l’autre, de celui qui n’a pas les moyens d’emmener ses enfants au bord de la mer, de faire plaisir à une personne aimée, de se ressourcer dans un lieu préservé ou de vivre des moments agréables entre amis. Cruauté d’un côté, envie de l’autre : Instagram est le réseau des passions tristes.

Tensions sociales

Le temps dévolu aux loisirs décuple les tensions sociales observées dans la vie ordinaire. En effet, c’est en période de vacances que les inégalités sociales se font le plus remarquer entre les habitants d’un même pays. Il y a la famille qui part et celle qui ne part pas ; les enfants qui s’ennuient et les autres qui ont un programme d’activités bien rempli ; ceux qui savent s’exprimer et faire des connaissance et ceux qui n’ont pas cette aisance ; les jeunes qui tissent des souvenirs et ceux qui ne connaissent pas ce luxe ; les femmes qui ont un visage radieux à 75 ans sur fond de chaîne montagneuse et les selfies fanés de mamans de 20 ans.

Lorsque le lieu de voyage n’est plus un espace exotique vécu subjectivement mais le décor rutilant d’un film-de-soi, Instagram enregistre les tensions et les exacerbe, dans la mesure où le réseau montre instantanément et en tous lieux du monde toutes les inégalités, à la manière d’une main folle qui presserait toutes les notes d’un piano en même temps. Pour un réseau censé offrir des instants d’évasion, c’est raté. Fréquenter Instagram et son ballet exubérant de hashtags ne peut nourrir que frustrations et tristesse.

Insta plus inégalitaire que la télévision et Facebook

Certes, la télévision en-voyait déjà aux yeux des adolescents du monde entier les criardes richesses qu’ils ne possédaient pas. La télévision a ainsi fait prendre conscience à des milliers de personnes qu’elles étaient pauvres, ou du moins qu’elles devaient se considérer dorénavant comme défavorisées. Mais, tous les téléspectateurs étaient égaux dans leur position passive devant le poste.

Instagram accentue encore la conscience des inégalités en ce sens que sur la plateforme, tout le monde est sommé de participer et de mettre ses cartes sur la table, sa vie sur images. Et là, malheur au vaincu : seront liké(e)s, suivi(e)s et envié(s) les plus aisés, en tous points (physique de magazine, niveau culturel agréable, portefeuille suffisamment garni pour voyager en des lieux intéressants et y emmener ses proches). Les autres devront se contenter de publier en boucle pour un cercle très réduit de « followers » selfies tristes, intérieurs sordides et animaux niais. La où la télévision ne montrait pas encore le degré de richesse qui éloignait les stars sous le soleil du téléspectateur assis dans son fauteuil, Instagram écarte violemment et visiblement du jeu les jeunes les moins gâtés.

Il est possible d’établir un constat est quasi-analogue lorsque l’on se penche sur les profils des Millenials sur Facebook. Entre deux étudiantes en droit à Paris, le profil de l’une regorgera de signes de richesses, de « géolocalisations » frétillantes, d’anecdotes rigolotes et de photos de groupe adorables, quand celui de l’autre, dont les moyens financiers ne permettent pas de construire une vie sociale, se réduira au partage de quelques sottes citations sur la condition humaine. Toutefois, Facebook est un dispositif qui accore de la place au texte, à l’expression des sentiments. Sur Facebook, un jeune utilisateur peut dire » je n’ai pas de pécule, mais j’ai des poèmes », et avoir des amis qui le suivent avec assiduité. En cela, le réseau au pouce levé permet même d’atténuer des disparités sociales entre individus d’une même sphère spatio-générationelle.

Invitation au voyage

Il existe par ailleurs des personnes qui mobilisent Instagram comme un instrument de reportage dont la spécificité est de transformer un lieu du globe en une suite de séquences vécues, en « gouttes » d’expériences qui se partagent. A travers la « couverture » subjective de son voyage sur le réseau social, l’instagrammeur offre aux personnes qui le suivent un coin de fenêtre originale sur le monde. Il lui raconte une histoire inédite et unique.

On reconnait ce type de comptes Instragram aux légendes qui accompagnent les photos : phrases complètes, renvoi à des données (géographiques, historiques, géopolitiques…) précises, recours à un humour universellement compréhensible. Les photographies portent attention aux événements qui se produisent sur le lieu du voyage, aux détails des monuments et du mobilier public. Capture d’écran 2017-08-22 à 19.26.19

En faisant l’effort de s’intéresser aux propriétés qui caractérisent son environnement de voyage, l’instagrammeur instruit les personnes qui regardent les photographies. Les images publiées en accès libre représentent en ce sens un réel apport pour les autres.

La distance est très nettement marquée entre le voyageur et la personne qui regarde les photos. C’est au prix de cette distanciation qu’Instagram a une fonction sociale, à savoir de donner accès, sous la forme d’une suite de photos personnelles délivrées en direct, à des endroits insolites et à des expériences privilégiées. Et au prix de cette utilisation du réseau que le voyageur voyage véritablement.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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