Se réveille t-on le matin de la même façon qu’il y a trente ans ?

FICTION NUMÉRIQUE

A 06h40, les yeux de Stella assistèrent, comme tous les jours aux retrouvailles matinale des deux aiguilles en plastique fluo du réveil. Puis, la jeune fille sauta dans sa douche. Un café brûlant était posé sur la table de la cuisine. Son père lui avait laissé du pain chaud et la radio allumée. Les cheveux encore mouillés, Stella ouvrit la fenêtre qui donnait sur le froid vif de Paris. Elle trempa sa tartine dans son bol; oubliant peu à peu le mouvement pendulaire du pain à ses lèvres. Le jour se levait sur les toits voisins. Stella était seule avec la voix qui répétait que le mur de Berlin était tombé dans la nuit. Personne ne serait au courant que mademoiselle Rosenberg allait s’offrir ce vendredi 10 novembre 1989 un jour d’école buissonnière, une petite fugue enchanteresse d’une journée. Dans la poche de sa veste en jeans, la lycéenne glissa son journal intime et son appareil photo chargé de 24 poses. Le cadeau de ses quinze ans. Stella attacha ses cheveux épais et noua les lacets de ses tennis. Elle se sentait légère comme un chat de gouttière. Ses gestes avaient la grâce osée des filles qui ont la vie devant elles et qui ne le savent pas. Stella descendit dans la rue, le sourire perpendiculaire au ciel luminescent. Sa mère, perpétuellement en voyage, ne lui poserait pas de questions. Son père, parti en reportage, ne rentrerait que tard dans la nuit. Gare d’Austerlitz, la salle des pas perdus s’ouvrit, affolée et bruyante. Stella captura quelques clichés de ce hall si particulier où se croisent sans se rencontrer des milliers de gens pressés et aucun voleur de secret. Adossée à la douceur de cette solitude surpeuplée, Stella photographia un serveur renversant ses cafés, des journaux abandonnés sur les quais, une locomotive saturée de graffiti et toutes sortes d’autres erreurs. Vers midi, ses cheveux passèrent du blond au roux à cause du soleil qui s’était manifesté sur les marquises en métal. Après avoir mordu à pleines dents dans un jambon-beurre, la minois fugueur aspira en cachette une cigarette. Les yeux nimbés de fumée, Stella décida d’écrire une histoire et de l’illustrer à partir des photos prises le matin même. Une douce secousse la fit sursauter. Le train était parti avec elle. Pendant ce temps au Lycée Montaigne, la dissertation de français se passait de sa présence. Un instant, elle imagina ses camarades le nez penché sur leurs copies doubles, tandis-que le train filait d’un staccato moqueur à travers la campagne.

L’ application qui me réveille à l’heure à laquelle j’ai prévu qu’elle le fasse m’a réveillée. Ce matin, avant de partir au journal, enfin, à l’Agence Française des Contenus Éditoriaux, maman m’a mis sous les yeux une notification push envoyée par mon collège à 6h33 : Mme Stella Rosenberg, notez que votre fille Julia a été en retard de 4 minutes 32 hier matin 12 décembre 2022, ce qui représente une tendance haussière en terme de sa non-gestion de la temporalité déplacementielle. « Et tu as manqué un contrôle de grammaire ? » a t-elle enchaîné. Ne pouvant rien inventer, j’ai fais mine de prendre des selfies hashtag #café #petitdej #nessconnectee pour faire diversion. Hier soir, j’avais programmé « café chaud 6h50 » sur l’appli de ma cafetière connectée mais je me suis retrouvée avec un café glacé. J’ai vérifie la météo sur mon smartphone pour savoir s’il allait pleuvoir. Après avoir lu mes tweets, quatre messages privés sur Facebook, et un snap de ma meilleure amie, je m’apprêtais à fermer la porte derrière moi quand papa a tempêté : « Tu vas encore être en retard ! ». Il est free lance et travaille à la maison sept jours sur sept.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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