Harcèlement et agressions sexuelles : la fabrique du silence

Unknown-1L’esthétique aux salauds, le silence aux victimes ? Entre Les Inrocks qui offrent au féminicide Bertrand Cantat une couverture à ses épanchements et Time Magazine qui sculpte en Une un portrait en noir profond de Harvey Weinstein, convaincu d’agressions sexuelles envers plusieurs femmes, le traitement du viol par les médias laisse perplexe. Tout est donné à percevoir du point de vue du coupable : lui aussi à un coeur qui bat à sa cadence (Cantat)/un géant tombe de son piédestal (Weinstein). Le vrai problème, juridique et social, du silence des victimes, est …passé sous silence.

De nouvelles accusations continuent de déferler à Hollywood contre le producteur américain déchu Harvey Weinstein, soupçonné de viol et agressions sexuelles pour des faits commis depuis les années 1990. De l’autre côté de l’Atlantique, les langues se délient aussi. Sur Twitter et sur Facebook, le hashtag #Balancetonporc invite les femmes victimes à nommer les harceleurs et violeurs, ce qui n’est pas sans poser la question de la prérogative de l’institution judiciaire. Mais comment expliquer le long silence des femmes victimes d’atteinte à l’intégrité (humiliations morales et physiques sous prétexte de « désir sexuel ») ?

Il nous semble indispensable, au delà de dénonciations contingentes, pour éviter que les faits se répètent dans l’histoire, d’analyser la façon dont les agresseurs fabriquent le silence qui succède aux actes.

Pression sociale

S’il y a des situations d’infériorité vécues qu’il est difficile de confier verbalement à ses proches comme l’agression physique ou l’humiliation, le harcèlement sexuel l’est encore davantage. Le sentiment indicible d’avoir été l’objet d’un individu qui exerce un abus de pouvoir par désir de posséder .
Et, un soupçon plane toujours.

Florilège : « Si vous êtes une proie, c’est que « vous l’avez cherché un peu, puisque certaines femmes se font harceler et d’autres pas » ; « La nature vous a fait plaisante. Il y a des contreparties à assumer » ; Ou alors, ce stigmate sur votre chair prouve que vous n’avez pas la force de caractère pour repousser qui s’avance. A cet égard, dans les milieux universitaires et de la haute fonction publique, les remarques de certaines femmes sont parfois encore plus sexistes que les réactions d’hommes, souvent sincèrement dégoutés. « Tu as vu qui c’est ? Tu ne te rends pas compte de l’honneur que cela représente ? Quelle gamine ! ».

Par honte, encore, de s’être tues si longtemps. Le silence induit le silence, dans sa spirale du non dit. Pourquoi ? Parce que jusqu’à présent, les personnes qui harcèlent et agressent savent très bien contourner l’institution judiciaire.

Il est aussi à signaler que les jeunes hommes ne sont pas non plus épargnés par ces « agressions d’abus de pouvoir », exercées par des hommes dans la plupart des cas, mais aussi par des femmes. Pour les hommes, la parole est encore plus difficile à libérer.

Les stratégies des harceleurs

Alors, comment s’y prennent les harceleurs pour contourner les procédures judiciaires ? Formaliser rationnellement les récits issus des témoignages permet de démonter les techniques employées par les gens qui abusent de la sorte de leur pouvoir, et montrer ainsi aux plus jeunes comment s’en tirer à temps.

Phase 1 : viser une proie jeune (de seize à quarante-cinq ans). Créer une flatteuse familiarité avec la proie. Cela passe, avant tout attouchement physique, par le recours au tutoiement, puis par des manifestations de sollicitude mielleuse (« tu es fatigué(e) »…), des questions personnelles (« comment se sont passées tes vacances ? », « Avec qui vis-tu ? », « tu veux voir une photo de mes enfants ? » …) , et éventuellement, des blagues salaces difficiles à repousser quand elles arrivent par pack de dix.

De la sorte, une relation de je à tu est installée. La victime est enfermée contre son gré dans une relation avec l’individu son harceleur. Il a réussi a créer une relation exceptionnelle et exclusive, tant est si bien que cette dernière aura du mal à le considérer comme un prévenu dans le cadre d’un procès.

2. Phase 2 : isoler mentalement la victime en l’assenant elle et seulement elle de remarques péremptoires sur son travail, tout en glissant de manière pernicieuse sur des jugements portant sur sa personnalité. « Immature », « débile, « incapable » : le trio gagnant, car il est impossible de rétorquer à des insultes aussi abstraites et générales. Non seulement la personne visée craindra son harceleur, mais de surcroît, elle n’osera plus parler de cet individu avec des collègues ou ami(es), par gêne et par dégoût.

3. Phase 3 : le tour est joué. Insiste. Persiste. Intimide.Menace. Elle se taira et n’aura aucune preuve pour témoigner devant un juge. Attention au smartphone, tout de même, et à Twitter. Encore faudrait-il que les jeunes gens et les jeunes filles aient appris à savoir filmer en cas d’agression…pas évident de tenir son matériel quand un individu vous tient au corps.

#balancetonporc ?

A l’initiative de femmes victimes de violences, le hashtag #balancetonporc a été lancé sur Twitter dans le double objectif de mettre en confiance les femmes qui veulent s’exprimer au sujet d’une agression vécue et de rassembler les témoignages. La démarche en dit long sur le retard de l’institution judiciaire, notamment, à prendre en charge la question du harcèlement et de l’agression à nature sexuel. En France, on sait que presque une seule victime sur dix dépose une plainte, et que la moitié des plaintes sont classées sans suite. Les cas qui ont abouti à un procès provoquent presque tous un dommage professionnel pour la victime, éjectée de son poste après une « affaire ».

Le Name&Shame sur les réseaux sociaux est-il une solution pour mettre fin à cet abus de pouvoir ? En agissant de la sorte, la victime de préjudices court-circuiterait à son tour l’institution judiciaire, comme le font ce type d’individus que la malice conseille. Cela est déloyal dans la mesure où l’individu visé par ce tag est mis en position de faiblesse pour se défendre : balancer un sale nom propre – et connu- lui attire forcément la vindicte populaire — et ce y compris de la part d’individus qui pratiquent, cautionnent et/ou normalisent le harcèlement et l’agression sexuels.

Or, dans un État de droit, même la pire des crapules a le droit de donner sa version des faits et de bénéficier d’une défense. « Tout individu a droit à une défense et le respect de ses garanties fondamentales aussi odieux les faits reprochés soient-ils, car c’est grâce à ce traitement que la décision de justice sera légitime et ne pourra pas être remise en question » , rappelle à cet égard l’avocate Céline Boyard.

Aussi, c’est à la justice d’établir les faits et de statuer des peines en conséquence, pas à la victime d’inventer les termes de sa propre vengeance. Sur Twitter, la une des Inrocks où Bertrand Cantat est présenté comme une âme en peine, féminicide par accident, repenti au grand coeur a suscité des effusions passionnelles qui doivent être lues avec du recul. Les injonctions à son sujet justifient pour certaines d’entre elles ni plus ni moins la peine de mort. Tuer un tueur : la guillotine est une abjection, il ne faut-il revenir sur son abolition.

En outre, le Shame&Name pousse à la confusion, et ne prémunit pas contre les accusations infondées.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - aussi à la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...). SITE PERSO : claraschmelck.com

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