Laïcité : ce précieux principe selon lequel ma liberté commence là où commence celle des autres

Dans le calendrier républicain, le 9 décembre est la Journée de la laïcité, en référence à la date de promulgation de la grande loi de 1905. Un anniversaire qui a été instauré en 2011. Vendredi 7 décembre, le président de la République a réuni des représentants de l’ensemble des communautés religieuses actives en France. Une réunion qui visait à préparer le discours qu’Emmanuel Macron prévoit de prononcer en janvier à l’intention de la Nation. « Il réunira à cette occasion des philosophes et intellectuels », indique l’Elysée. « Pour Emmanuel Macron, la laïcité n’est pas un sujet en soi. Elle s’inscrit dans une réflexion sur la Nation », précise encore l’Elysée (source : Les Echos, 07/12/17) Macron devra s’attacher à dissiper les malentendus sur le principe et le régime de laïcité.

Le grand malentendu

La laïcité, ce principe républicain, qui dessine depuis 1905 les conditions juridiques d’un Etat séparé de l’Eglise, est fissuré de contresens depuis que le débat public de l’Après-Charlie s’en est tantôt emparé, tantôt paré. Il est devenu un sujet en soi au lieu d’être un moment de la réflexion sur la République.

« Le régime de laïcité est difficile à comprendre car on le confond souvent avec le seul principe de laïcité, or ce régime repose sur l’articulation de deux principes indissociables. D’une part ce qui participe de l’autorité publique est tenu à l’abstention au sujet des croyances et incroyances – c’est le principe de laïcité stricto sensu. D’autre part, partout ailleurs y compris en public, c’est la liberté d’expression, individuelle et collective, qui s’exerce. Le principe d’abstention, ce moment zéro minimaliste, libère ce qu’il ne gouverne pas: l’infinité de la société civile, y compris les lieux accessibles au public, jouit de la liberté d’expression et d’affichage dans le cadre du droit commun. », explicite avec rigueur la philosophe Catherine Kintzler, dans un entretien donné au Figaro.

Or, depuis la marche républicaine du 11 Janvier 2015, le mot de laïcité, soudain performatif sous la plume de ceux qui le dénigrent ou l’instrumentalisent, passe pour l’ordre d’expurger le débat et l’instruction publics de toute référence religieuse. Comme si la laïcité se réduisait à une sorte d’idéologie qui voudrait interdire politiques, médias et professeurs de parler de la religion dans sa dimension métaphysique, pour ne parler du fait religieux que sous un angle historique ou sociétal (rites, interdits…).

Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’Etat, et régulièrement appelé à trancher dans ce domaine, rappelle pourtant : « La laïcité, c’est l’exigence de neutralité religieuse des services publics, mais cela n’a jamais été un athéisme d’Etat. » Opposer laïcité à liberté de conscience et de croyance est un complet contresens. De même que stigmatiser la neutralité laïque comme source d’exclusion du spirituel.

Ni credo obligé, ni credo interdit

L’idée est d’affranchir l’ensemble de la sphère publique, à savoir les politiques, les médias, les professeurs chargés de l’instruction publique, de toute emprise exercée au nom d’une religion ou d’une idéologie particulières, pour assumer pleinement la liberté de conscience et le respect des croyances.

Le principe laïcité vise à unir les hommes par ce qui leur est commun en droit, par ce qui leur permet de discuter ensemble, au delà de quelque déterminisme social.C’est dire que l’Etat ni n’impose ni ne contraint. Il n’y a ni credo obligé ni credo interdit. Au cours d’un entretien accordé à l’hebdomadaire « Challenges » en octobre 2016, Emmanuel Macron avait fustigé les défenseurs « d’une vision revancharde de la laïcité ». « Une laïcité qui, avant tout, pose des interdits, lesquels, au passage, se manifestent surtout à l’encontre d’une religion en particulier », avait-il rappelé.

Et pourtant, certains osent, sous les couleurs de la laïcité, manifester un rejet visant particulièrement les citoyens de confession musulmane et de confession juive. Lorsque Marine Le Pen, souhaite, au nom de la laïcité, interdire « le voile et la kippa dans la rue », elle abuse du mot.

En réaction, la presse a tendance à vouloir adoucir le terme de laïcité, et le borde de qualificatifs bien intentionnés, tels que « laïcité ouverte », ou « laïcité apaisée ». Récemment, Le Point allait jusqu’à évoquer deux laïcités : « d’un côté, les partisans d’une laïcité « ouverte », favorables à ce qu’une place soit faite aux religions instituées. De l’autre, ceux qui appellent à une lecture stricte de la tradition laïque française ». Discutable d’assimiler la loi de 1905 et à « une tradition », et au surplus de nier de la sorte qu’elle ne prévoit pas de « place » aux « religions instituées ». (Le Point, 19/01/15).

Morale laïque ?

Samedi 9 décembre, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, a détaillé un plan laïcité. Il prévoit la création d' »unités laïcité » dans chaque académie, composées de professionnels chargés de faire de la « prévention », mais aussi d’intervenir ponctuellement dans un établissement en cas d’atteinte à cette valeur. Elles devraient être mises en place « au cours du premier trimestre 2018 », selon son cabinet. Ce dispositif sera piloté par une « équipe nationale » dédiée, opérationnelle dès janvier 2018. Reste que ce dispositif se distingue des projets de « morale laïque » souhaitée par certains précédents ministres de l’éducation nationale.

Car, il est à craindre que la laïcité ne soit le nom d’une moraline lénifiante, paresseusement débarrassée de toute aspérité spirituelle, et rabâchée en boucle dans les écoles. Dans les colonnes de Médiapart, Ruwen Ogien, directeur de recherche au CNRS, signalait le risque qu’il n’y ait qu’une seule morale qui pourrait revendiquer légitimement le droit d’être appelée « laïque ». (Médiapart, « Morale laïque : confusions philosophiques et dangers politiques », 23 avril 2013).

En réalité, la laïcité ne saurait faire l’objet d’une maigre heure hebdomadaire d’enseignement spécifique. La laïcité, on ne le répétera jamais assez, est un principe qui consiste à ouvrir à la diversité des cultures en favorisant une distance critique par rapport au monde réel, et n’exclut pas d’être amené à aborder toutes les problématiques liées à la religion.

Laïcité et vivre ensemble

Le « vivre ensemble » ne signifie pas que tout le monde vive de manière quasi-identique. Ce n’est pas non plus l’expression d’un oecuménisme paisible, mais un mouvement de constitution d’un rapport commun des libertés, où chaque liberté individuelle, sans cesser d’être individuelle, en sa vocation de dépassement, donne aux autres et reçoit toutes les autres libertés. Précisément, ce qui fait l’actualité permanente de la République, c’est à dire ce en quoi elle existe en acte, c’est la possibilité d’une subjectivation de l’unité politique à l’échelle individuelle qui soit compatible avec l’affirmation de la liberté du sujet en tant que personne juridique qui a la responsabilité des actes politiques. En clair, ma liberté commence où commence celle des autres.

Autrement dit, la République s’actualise à travers le processus continu de citoyenneté des personnes qui y participent. Le citoyen de la République n’a sa véritable actualité qu’en contribuant à se faire lui-même avec ses concitoyens, par un devenir volontaire tout au long de sa vie. Et cela commence à l’école.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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