Reportage : Mercredi 7 janvier, 12h, siège de Charlie Hebdo

C’était il y a trois ans. Mercredi 7 janvier, 12h, siège de Charlie Hebdo. La petite rédaction de la rue Appert est figée dans un périmètre de sécurité où se blottissent en bloc les journalistes. Pendant des heures, on répètera des duplex absurdes dans toutes les langues. Dans un mouvement de balancier, les équipes de BFM TV se remplacent les unes après les autres. Il pleut. il fait nuit. Un grand policier ramène une petite fille chez elle. Elle l’embrasse. Il fait froid. Non, il ne fait pas froid. Pas ce soir. Plus de 100 000 personnes se sont rassemblées à travers toute la France, en solidarité avec les douze victimes de l’attaque. Place de la République à Paris, des citoyens se rassemblent spontanément. A l’étranger, des milliers de personnes sont venues soutenir la France, touchée en son cœur, en son trait d’esprit.

« Il faut que toute la presse française publie demain les caricatures de Charlie Hebdo par solidarité », s’était exprimé, le matin même du drame, Benoit Sillard, PDG de CCM Benchmark, alors que toutes les rédactions étaient encore sous le choc. Le lendemain matin, la plupart des quotidiens français et étrangers consacraient leur une à Charlie Hebdo. Mais, les journaux anglo-saxons ont, dans leur majorité, refusé de prendre le risque de reproduire des dessins « controversés », selon le mot de la direction du New York Times.

IMG_1205-768x1024Jeudi. Attaque à Montrouge. BFM TV et iTélé se hâtent de reprendre des sources de l’AFP. Au New York Times, on dépêche nos spécialistes d’AQPA, Al Qaida au Yemen, pour établir des rapprochements. Des empressements. Mines confites dans les rues, confusion d’images sur les écrans. Le CSA lance un appel au discernement. C’est Patrick Pelloux qui va me sauver de ce mauvais cluedo. Contre le combiné, une voix chaude. Humaine. Il me parle du journal, de ce second degré qui existe depuis plus d’un demi-siècle. Il évoque la liberté d’expression et d’impression, qui n’ont rien avoir avec l’appel licencieux à la haine. « Le second degré, c’est pour aller au delà de la haine », explique t-il. Il revient sur l’assassinat de Théo Van Gogh, sur l’incendie de de Charlie. Depuis dix ans, les caricaturistes avaient la mort aux trousses. « On a perdu toutes les archives du journal. Aujourd’hui, en entrant dans la salle de rédaction, j’ai vu mes amis morts dans une odeur de bruine ».

17h. Direction rue de Tanger, pour sonder Stalingrad, ce quartier où Chérif Kouachi se serait radicalisé. Témoignages de jeunes . Entre regrets et ricanements. « Ils l’ont cherché », reviendra plusieurs fois. « Liberté de blâmer, donc, liberté de tuer », nous démontre Houcine d’un mouvement des bras. Hakim, un camarade de cage d’escalier l’interrompt : « J’ai peur des amalgames. Je suis musulman, eux c’est des fous, mais je vais encore devoir essuyer leur crime comme si j’étais leur daron ».

19h30. On connait tous les noms des morts à présent. Les dessinateurs de presse, les policiers, à Paris, à Montrouge : des hommes et des femmes qui ont risqué leur vie pour défendre un principe inaliénable. La Place de la République est vent debout contre la lâcheté des terroristes . #JeSuisCharlie est devenu hashtag historique. En moins de 24 heures, l’attaque perpétrée contre les satiristes français est perçue dans le monde entier comme une violation de la liberté de la presse, et à plus forte raison, de la libre et franche expression. « Ils veulent nous réduire au silence. Ils n’ont obtenu qu’une minute », clame une affiche de Reporters Sans Frontière. Sur du carton improvisé, sur les vitres et les fenêtres, sur le dos sale des autobus, Paris écrit » Je suis Charlie ».

La France, libérée de ses peurs, crie #NotAfraid pour rendre hommage aux policiers, aux journalistes, au creuset multiculturel qu’elle est, toute étonnée soudain d’y lire là sa richesse.

Vendredi, 9h30. Rue de Meaux, dans le XIXè. Rendez-vous avec Cédric Le Fléchec, un témoin de la fusillade qui a causé douze morts l’avant-veille, en plein Paris. Des voitures sont avachies autour de la route. Le ciel bas file des nuages mal crayonnés. Un petit café sombre laisse tinter les heures par BFM TV. Il y’a une prise d’otages, porte de Vincennes, dans une épicerie Kasher. En ce moment même où notre enquête nous emmène à la mosquée de Gennevilliers. Chérif Kouachi s’y rendait certains vendredi. L’imam Ben Ali est dévasté. « Une fois, le service d’ordre de la mosquée a fait sortir Chérif Kouachi manu militari de la prière, nous confie t-il. Il a perturbé le prêche qui incitait à aller voter en disant que ces affaires ne regardaient pas les musulmans » . charlie44C’était en 2012. Nous conférons enfin avec un second imam, qui nous offre un café et nous tend un gros pain marocain, à moi et à ma collègue du New York Times. Le pain rond nous tiendra au corps toute la journée de l’enquête. Le voisinage de Chérif Kouachi décrit un garçon poli. Le boulanger chez qui Chérif Kouachi allait chercher son pain en laissant toujours son épouse sur le pas de la porte décrit « un client bien élevé ». » Tous les gens qui ont l’air bien élevés vont être soupçonnés de terrorisme ! » ironise t-il.

Sur CNN et ABC, la prise d’otage de l’Hyper Casher ressemble à une scène de minority report. Depuis Twitter, des gamins en font des captures d’écran et signent lâchement #JeSuisKouachi. Un hashtag dont l’algorithme inepte de Twitter France laissera passer devant même #JeSuisCharlie.

17h. Etrange sensation que d’entrer rue Béranger par le parking, escortées par des agents des forces de l’ordre. Au quatrième étage, Johan Hufnagel colle les affiches « Nous sommes tous Charlie », encore toutes chaudes. Au huitième étage, nous retrouvons les journalistes de Charlie déjà à leur table de travail. « On les accueillera autant de temps qu’il faudra. » assure Pierre Fraidenraich.

« Aujourd »hui, tout le monde est Charlie, mais plus aucune subvention ne soutenait ce journal sans pub, malgré les demandes réitérées de Charb, auprès de la présidence notamment », nous rappelle Zineb el Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo depuis 2011. La jeune femme se demande où va mener cette « galvanisation ». Et comment expliquer l’esprit Charlie à tous ces gens qui, dans l’émotion, se montrent solidaires, en si peu de temps ?

Sur la terrasse de Libé, un trait de lumière relie la tour Montparnasse à la tour Eiffel. C’est une lumière très crue et invincible.

« Je suis Charlie est devenu un symbole, mais la priorité est de continuer le travail des dessinateurs assassinés« , prévient le dessinateur Luz, qui a échappé à la fusillade en arrivant en retard à à la conférence de rédaction.

« Schwartzennegger va s’abonner ! » se marre t-il, en croquant notre homme avec un exemplaire de l’hebdo qu’il tient à l’envers.

Luz, vendredi, dans les locaux de Libération. Photo : CS. Intégrales Productions
Luz, vendredi, dans les locaux de Libération. Photo : CS. Intégrales Productions
Derrière la blague du sportif peu accoutumé à la lecture, une satire plus virulente de toute tentative de faire de Charlie un symbole bien éloigné de l’humble travail quotidien des dessinateurs de presse assassinés. Luz voyait venir à grands pas la marche du lendemain… Un heureux cortège si burlesque qu’on eut dit qu’il était dessiné par Cabu.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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