Condition des femmes : défense de la liberté de débattre

EDITO

Plus de trois jours après sa publication,la tribune publiée dans Le Monde, mardi 9 janvier, se positionnant comme une défense d' »une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » ne cesse de susciter incompréhension et colère en France et surtout à l’étranger. Les plus de 100 femmes signataires de ce texte – parmi lesquelles l’écrivain Catherine Millet, l’actrice Catherine Deneuve ou encore la journaliste Elisabeth Lévy – ne font pas l’apologie des agressions sexuelles, comme il a pu être entendu, mais expriment, d’une manière qui n’est pas sans équivoque, la crainte que la « libération de la parole des femmes sur les réseaux sociaux » et la « campagne » de dénonciations visant parfois nommément des individus, à travers les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, n’aboutisse à l’instauration d’un climat de puritanisme généralisé en France.

Un des noeuds du malaise : sur Twitter, lieu où se sont exprimées des femmes au sujet des préjudices sexuels qu’elles ont pu subir, les faits énoncés ne sont pas hiérarchisés par le réseau social, si bien que le témoignage d’un cas de harcèlement peut avoir un plus grand écho que le témoignage d’une agression physique. Or, il serait inexact et dangereux de tout délit mettre sur un même plan. Une menace verbale n’équivaut pas à un attouchement insistant et répété non sollicité, lequel n’est pas de même gravité qu’un viol. Autrement dit, certain(e)s ont l’impression que tout fait reconnu par la justice comme délictueux est « mis dans le même sac », considéré à tort comme de gravité similaire.

IMG_8460En quoi la fameuse inopportune tribune du Monde nous paraît inopportune, en 4 points principaux :
1. Le fait d’insinuer qu’il est possible de mettre sur le même plan le droit d’être défendue en cas de préjudice subi (délit ou crime sexuel) et la permission de séduire, qui relève du loisir. A cet égard, certaines signataires de ladite tribune qui évoluent dans les sphères « culturello-artistiques » ne sont-elles pas aveuglées par un « syndrome de Paris », bulle où tout n’est que séduction, légèreté et mots d’esprit ?

2. La confusion, via le verbe « importuner » (exprimer un sentiment ou faire une proposition) entre faire une avance et harceler/agresser (donner un ordre, annoncer que l’on va s’autoriser un acte sexuel sur autrui sans considérer son consentement, menacer, faire du chantage, des attouchements à quelqu’un qui ne les a pas voulus).

3. Le mépris vis à vis du traumatisme qu’une victime est susceptible d’éprouver. On ne juge pas du traumatisme vécu par autrui. De tels propos ont de quoi « saper le moral des victimes » selon le mot de Sandra Muller.

4. L’absence de considération de la dimension juridique du harcèlement et de l’agression sexuels. Le fait qu’il y ait des situations où on peut se défendre physiquement ou verbalement n’enlève en rien le caractère légal légitime et justifié d’un dépôt de plainte. La justice, comme dans tout cas de délinquance, est médiatrice et délibère. Ce principe protège une victime et permet à un accusé d’être défendu, de bénéficier d’un droit à la présomption d’innocence et d’être sanctionné au lieu de subir vengeance ou vindicte.

Instruction publique et esprit des lois

Au delà de ce point de fixation polémique, le plus important semble de promouvoir plus que jamais l’instruction scientifique des citoyens, (et pas « prêchi-prêcha remâchant des injonctions) car sans connaissance, il ne peut y avoir compréhension des principes du droit (concernant le cas présent, le droit des femmes – tout comme celui des hommes, d’ailleurs – à toujours disposer de leur libre arbitre et à mobiliser l’institution judiciaire en cas de préjudice subi). Le respect des lois se fonde sur une éthique de la connaissance, en l’occurrence, du corps de l’homme et de la femme, des pathologies humaines, notamment.

Il est évident que la facilitation d’un recours à la justice, enjeu même de l’initiative #balancetonporc pour les personnes qui ont subi une atteinte (harcèlement, agression/viol) ne doit pas entraîner une crispation constante des rapports hommes/femmes en général. Humour, répartie, dialogue, et pas crainte et guerre des sexes ! D’ailleurs, les séducteurs/ices ne peuvent-ils pas être soulagé(e)s par ce mouvement de meilleure prise en charge par la justice des cas de délinquance sexuelle : si on sépare bien drague et harcèlement, les relations sont plus sereines car chacun connaît les limites, sait que l’autre les connaît aussi, et donc n’a pas peur à chaque fois qu’on l’aborde de se faire agresser dans l’instant. Et, s’il fallait le rappeler à nouveau, le but d’une mobilisation en faveur d’une meilleure prise en charge des délits et crimes sexuels n’est pas d’intégrer l’idée d’un « droit des femmes » au sens d’un droit particulier, d’un privilège, mais de s’assurer que les femmes sont bien toujours considérées comme sujets du droit.

L’avenir de la condition féminine

Quoi qu’il en soit, abordons l’avenir de la condition des femmes avec un parti pris spinoziste : clarifier des divergences mais toujours chercher à comprendre l’origine des raisonnements des uns et des autres. Il y a plusieurs #féminismes, des nuances, des voix qui font réfléchir, des femmes qui ont vu et participé aux premiers moments du féminisme et qui parfois ont le sentiment d’un conflit de générations. Cela fait un moment déjà que Twitter est utilisé pour libérer la parole. Sandra Muller, celle qui a lancé le hashtag #balancetonporc, l’a fait en temps voulu. Les femmes étaient prêtes à raconter, et on le voit d’ailleurs.

Le sujet du harcèlement, des choses qui sont passibles de justice, ont été cadrées, énoncées et factualisées. Ça, c’est une avancée très grande. Ce sont des faits très clairs et très explicites qui ont été décrits. Surtout, on se demande comment cela n’a pas pu déjà être mis en procès. C’est vraiment la question de la rapidité de la justice, et en même temps sa nécessité qui est posée, car le hashtag ne remplace pas un procès. Quand vous regardez #balancetonporc, ce sont des faits très graves, des faits vraiment condamnables, ce ne sont pas juste des comportements indélicats. Certains récits remontent à plusieurs années.

Ce qui a été dénoncé doit passer devant les tribunaux. C’est aussi pour donner l’exemple aux générations futures, leur montrer que ces pratiques sont d’un autre âge et que l’on ne peut plus faire ça maintenant. Cela étant, ce procédé est bien révélateur d’un état de crise, et ne va pas sans risques. Accuser sans preuve est très risqué. Il y des risques de calomnie, de règlement de comptes, ou la formulation de chefs d’accusations inexacts au regard des textes de lois. Il y a aussi une autre difficulté, c’est d’énoncer des faits difficiles à raconter en 280 caractères. Enfin, le « buzz » de Twitter ne correspond pas à la hiérarchisation qu’il convient d’établir des cas de délinquance énoncés.

Capture d’écran 2018-01-14 à 15.40.07A voir sur FranceInfoTV (replay) : dialogue entre Odile Buisson, gynécologue, une des signataires de la tribune publiée le 9 janvier dans Le Monde, et Clara Schmelck. – Ligne de discordance : où placer le curseur juridique en cas d’acte litigieux entre un homme et une femme.
– Axe de concordance : l’instruction des citoyens à la connaissance scientifique comme condition de tout progrès possible en matière de respect des femmes au quotidien et d’émancipation des femmes.

A lire dans Le Monde, par Clara Schmelck, tribune ironique parue en octobre 2017 : Si j’avais à tolérer le harcèlement et les agressions sexuels, voici ce que je dirais

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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