SEINE EN CRUE ET INONDATION DE PHOTOS SUR INSTAGRAM

Depuis le début de la semaine, les Parisiens inondent les réseaux de sociaux de clichés de la Seine en crue. Avait t-on besoin de photo-journalistes du monde entier pour couvrir la montée des eaux ? En 2016, une instagrameuse et un journaliste du New York Times ont capturé le même fait. Comparaison.

Les pieds polissons dépliés sur le pont, une instagrameuse plaisante sur la crue du cours d’eau qui embrasse la capitale : » Comment on fait pour nos pic-niques estivaux ?« . Des centaines de likes rient devant ce décorum impromptu.

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Le véhicule du réseau social amplifie le rôle de monstration de ces photographies pas banales, cela pour placer le sujet qui prend la photo au centre de l’image perçue par ceux qui la regardent. Sur Instagram, je me montre, le pouce bariolé d’un grenat criard, en train de relever un fait naturel exceptionnel que vous n’avez forcément pas pu voir sous cet angle-ci. Mon déjeuner est le centre du sujet, la crue de la Seine l’élément perturbateur.

Certaines photos amateurs relayées via les réseaux sociaux sont moins manifestement égo-centrées que d’autres, et visent, tout autant qu’une photographie de presse, à capturer une situation inédite. Parmi ces clichés, certains présentent une harmonie esthétique qui n’a rien a envier aux photos pros.

Pourtant, la comparaison avec le geste professionnel du photo-journaliste s’arrête là. Car, le critère qui légitime la qualité d’une photo prise par un utilisateur de Facebook ou d’Instagram est uniquement l’agrément qu’elle procure. Le succès d’un tel type de photo, exprimé en nombre de « likes », est subjectif, fonction des fantaisies individuelles.

Ces jugements esthétiques répondent à un conditionnent, lié à la mémoire et à la répétition : les gens voient tous les jours le fleuve assoupi dans son lit. L’exceptionnelle montée des eaux procure un effet de rupture avec l’habitude, et cette surprise est des plus grands agréments. Ainsi, les photos de la Seine débordant les limites que les murs lui avaient attribuées depuis des siècles plaisent parce-qu’elles rafraîchissent les yeux. Subjectives, les photos offrent un spectacle à bons frais.

Sensation ou science

A l’inverse, la photographie de presse est affranchie de tout conditionnement et des critères subjectifs de la « photo Wahoo ! ». Son but n’est pas de provoquer une sensation de surprise, mais de mettre en scène une réalité pour en prouver plus évidemment la véracité. La photo attire l’attention sur un fait singulier, mais qui, en tant qu’objet scientifique, est relatif à une loi – en l’occurrence, le cycle régulier des crues du fleuve Seine.

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Les pas d’un homme seul sur un maigre muré cerné par par la montée des eaux : ce cliché fait la une de l’édition européenne de l’International New York Times datée du samedi 4 juin. Il a été pris vendredi par le photographe Pierre Terdjman. Si l’auteur a insinué des figures verbales, poétiques, cinématographiques, dans son tableau, ce n’est pas pour créer un sentiment de « photo joliment prise« , mais parce-que la narration de l’action de la nature est la fin ultime de la représentation picturale.

Avant de photographier, le journaliste a pensé. Après quoi, il s’est effacé. Le photographe de presse est désintéressé. Il ne se montre pas photographiant. Le sujet n’est pas lui-même, ni même d’ailleurs l’homme en imperméable qui tourne le dos au lecteur du New York Times, mais un épisode de la crue récurrente du fleuve parisien. Et c’est bien ce qui distingue la photographie professionnelle de presse de toute photo postée sur les réseaux sociaux, aussi subjuguante soit-elle.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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