« Gneu », critique de l’actualisation du vide médiatique

« Gneu », dispositif parodique accessible depuis Twitter, joue sur le registre de l’absurde pour amener le vidéonaute à critiquer à la fois la tendance au format d' »info-vidéo »sommaires et la consommation immodérée de ces contenus.

« Crue ; Bitcoin ; Macron »

Plus de 4000 followers sur Twitter, une charte graphique insolemment plagiée de Brut : « @Gneuoficiel » est né le 19 janvier sur le site de microblogging le plus célèbre au monde.

Conçu sur le modèle de Brut et des autres formats vidéo brefs et flottants à l’instar de Loopsider, NowThis, AJPlus…, c’est à dire exclusivement disponibles sur les réseaux sociaux, « Gneu » veut montrer l’absurde dans cette manière de raconter l’actualité, et de l’autre côté de l’écran, l’absurde de ce mode de consommation de l’information. L’absurde, ce n’est pas l’absurdité, ni l’inepte ou encore le burlesque. L’absurde, pour le définir ainsi, est un dispositif qui respecte les règles de la logique (dans le cas de « Gneu » : habillage, mots clefs, image, légende, son, support de diffusion) mais qui ne se soucie pas du sens. Nous n’avons pas réussi à savoir qui était à l’origine de « Gneu ». L’anonymat de la source du média participe du sentiment d’avoir à faire à une plateforme sans origine ni finalité.

Sur un fond musical inspiré des sound tracks des chaînes d’info nées dans les années 2000, choas sonore qui se répète sans s’achever, Gneu donne l’occasion de voir une succession d’images. Ce sont là des reflets des actualités du jour qui ont provoqué une émotion sur les mêmes réseaux, émotion mesurable à la fréquence de certains mots-clef dans les échanges analysés : « #crue » ; « #bitcoin » ; « Macron ». Nous retrouvons pêle-mêle des mots du quotidien. S’enchaînent des termes à la mode qui cristallisent les obsessions de notre époque, comme « vivre ensemble », des noms propres (« Trump »), de vieilles lunes (« neige »).

« Gneu » ou rien

« Gneu » fait l’économie du travail de mise au point des images et du montage. La prise de distance éditoriale est également absente, puisque toutes les images sont simplement légendées d’une suite indéfinie de caractères : « Gneugneugneugneu ». Ionesco et Beckett, pères du théâtre de l’absurde, auraient pu être de la partie.

L’internaute, que l’on devine habitué au « binge watching », anglicisme pour signifier la consommation boulimique de contenus vidéo, est poussé à consommer plusieurs vidéos « Gneu » à la suite. Rien n’est susceptible d’interrompre ce visionnage de riens.

« Les vidéos font des scores énormes, rappelant que c’est surtout une martingale mécanique et pas une proposition éditoriale qui les composent », juge Joel Ronez, créateur de Binge Audio, un réseau de podcast. Mais, il estime que ce qui est en jeu dans « Gneu » est moins le « Binge Watching » que la tendance à la simplification la plus radicale de l’offre de formats vidéo : « Binge watching, le terme ne s’applique pas ici, car ces vidéos carrées sont incluses dans un ensemble hétéroclite d’autoplay à faible engagement alors que le binge est littéralement une consommation très engagée d’œuvres similaires », fait il observer à Intégrales.

Le réel est ainsi confondu avec la succession de stimuli visuels disposés en fonction des points saillants des actualités du jour. Ne cherchez pas les sources, ne discutez pas les mots choisis, n’attendez pas de sens. Il y a « Gneu » et il n’y aura rien d’autre.

Il convient de voir « Gneu » comme un dispositif critique de l’actualisation du vide médiatique .

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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