Les ados sont en train de casser les codes sociaux avec leur smartphone et nous n’avons toujours rien compris

Medium-54Le smartphone « social » des adolescents, visibilité et invisibilité, par Clara Schmelck – initialement paru dans la revue Medium

Les nouveaux usages du smartphone ont modifié les conditions de la reconnaissance sociale, désormais moins fondée sur les apparences que l’on donne de soi que sur le degré de visibilité dont on bénéficie sur les réseaux sociaux. Mais qu’est-ce qui rend visible ? Instrument qui permet d’être vu, le smartphone est-il pour autant une interface intersubjective qui donne à voir le monde et les autres ?

Mode d’existence sociale

Dans la strate souterraine de la station Châtelet-Les Halles, des essaims d’ados se traînent comme des centaines d’abeilles fatiguées. La raison d’une telle lenteur ? Tous tiennent leur téléphone dans leur main et commentent de brèves séquences vidéo. Je me glisse parmi une grappe de Milennials, ces jeunes nés avec internet :« Avez-vous des amis qui n’ont pas de smartphone ? ». La proposition paraît antinomique à tous. « Dans notre collège, y a des gens qui n’en n’ont pas, on ne les voit pas ! », me répond la reine du groupe, une jeune fille surélevée par ses baskets blanches supercompensées. « Oui, c’est les cassoss ! » [« cas sociaux », autrement dit les « pauvres », personnes anomales, qui s’écartent des règles, des usages habituels], s’empresse d’expliciter le garçon collé à son épaule pour lire ses Snaps [messages instantanés sur snapchat]. Les collégiens et les lycéens actuels estiment que le smartphone divise la société en deux groupes d’individus, les invisibles et les visibles. Posséder un smartphone ouvre la possibilité d’appartenir à la seconde, à condition de savoir trouver sa place sur les réseaux sociaux.

Le smartphone, dans sa double fonction d’ordinateur mobile de poche et d’appareil photo instantané constamment connecté à internet, est l’instrument par lequel les réseaux sociaux, animés par des utilisateurs qui racontent leur quotidien en direct, à n’importe qui et en continu, deviennent de véritables dispositifs biographiques de groupe. Facebook, Snapchat, Instagram, Twitter et Tinder sont l’interface entre « soi » et la société. C’est en interagissant avec les autres sur ces plateformes que les adolescents déterminent leurs centres d’intérêt, en discutent, commentent l’actualité, entretiennent des amitiés, se retrouvent pour organiser des sorties, écoutent de la musique, draguent et s’édifient une personnalité visible. Au niveau mondial, les Millennials (16-30 ans) qui disposent d’un smartphone, passent en moyenne 3,2 heures par jour dessus – soit presque l’équivalent d’une journée entière par semaine. (Source : étude TNS-Sofres, 2016).

Instrument du quotidien, le smartphone n’est plus pour les 13-18 ans un objet d’apparat qui serait lié au règne des apparences, comme c’était le cas pour la génération précédente (les 18-40 ans actuels), qui ont possédé leur premier smartphone en 2007, il y a dix ans. La génération qui a découvert le smartphone à l’âge adulte ouvrait un compte sur Facebook dans une optique mondaine, en vue de façonner, à travers ses « statuts », sa propre statue et sa propre stature. A la fin des années 2000, un « post » sur Facebook s’inscrivait dans le temps de l’exception, et non du continu. La publication devait « marquer le coup », comme une tenue de soirée fait son effet. Les premiers selfies à l’iPhone ont été pris dans le but de paraître agréable ou remarquable aux yeux de son millieu social ou du monde entier, que l’on ait 25 ou 80 ans. Un selfie devant un monument universellement connu ou dans un lieu que tout utilisateur est en mesure d’identifier comme insolite remplissait une fonction analogue à celle de la carte postale cochée d’une croix que l’on s’envoyait au siècle dernier : « j’ai été là », la géolocalisation redoublant le cachet de la poste apposé sur le timbre. Mais, très vite, tous les « profils » Facebook se sont mis à se ressembler. Les dix photos quotidiennes de sourires éclatants, de spacieux salons bien rangés et de paysages à couper le souffle publiées par les 1,368 milliard d’utilisateurs de Facebook ont fini par être ressentis comme une grande marée quotidienne d’hypocrisie lassante. La bulle du « cool » a éclaté. Le « m’as-tu vu » ne rend plus visible.

S’exposer pour être visibles

Les primo-utilisateurs de Facebook s’inventaient des traits remarquables, des qualités exceptionnelles universellement plébiscitées. Dans une démarche inverse, nombre d’adolescents sur Facebook ou sur Twitter font état de « différences » qui ne sont pas valorisées dans leur quotidien mais qui suscitent potentiellement une vive réaction d’empathie sur les plateformes sociales. Ces ados racontent des expériences, « partagent » et « commentent » en permanence des articles qui se rapportent aux discriminations qu’ils ont pu subir au motif de leur apparence physique (poids, couleur de peau, type de cheveux, morphologie…), de leur goûts et appétences, de leurs allergies alimentaires, de leur manière de vivre leur sexualité, leur situation familiale (enfant adopté, enfant issu d’une famille nombreuse…).

Pour cette enquête, j’ai consulté les informations « ouvertes » d’une vingtaine de comptes Facebook de collégiens et de lycéens. Aux yeux de la seconde génération d’utilisateurs du réseau social, inutile de jouer le superlatif en laissant entendre qu’on est le plus beau, le plus fort, le plus sympathique et le plus chanceux dans la vie réelle (DLVR). Pour être accepté en société, il s’agissait jusque là de paraître à son avantage en intégrant les codes du groupe auquel on cherchait à appartenir ; désormais, il convient de mettre en évidence et d’afficher des aspects de nous qui peuvent être déviants ou peu flatteurs par rapport à ces codes mais qui sont susceptibles de nous rendre visibles. Ce que l’exigence du paraître demandait de cacher, la quête de visibilité impose au contraire de l’exposer.

La reconnaissance d’une identité, sa distinction vis-à-vis d’un autrui indistinct, semble conditionnée à la manifestation d’une différence, particulièrement efficace si elle est recherchée parmi les causes qui seront reconnues comme source de souffrance et d’exclusion dans la vie réelle. Paradoxalement, c’est à condition d’exposer sur le réseau social une « différence », une « particularité » a priori disqualifiante que l’adolescent sur Facebook va se trouver mieux considéré et augmenter son cercle de contacts.

Son niveau de visibilité sociale est proportionnel à sa capacité à donner à voir sur Facebook qu’il ressemble à une exception « likable », autrement dit, de nature à générer une haute attention émotionnelle. Facebook, réseau du « like », est le réseau par excellence de l’épanchement et de la compassion. « Dans un environnement comme Facebook ou Twitter, chacun a une compensation émotionnelle en échange du partage de son indignation, explique Molly Crockett, qui parle de « récompense réputationnelle », ce retour, sous la forme de likes, de cœurs ou de retweets, pour avoir « fait la publicité de notre caractère à notre réseau social », rapporte un article intitulé « Du danger de trop s’indigner en ligne » paru dans Le Monde le 20 octobre 2017 (article qui s’appuie sur une étude de Molly Crockett, professeure adjointe de psychologie à l’université Yale – Connecticut).

Auto-profilage identitaire

« Julivia de M  » est le pseudo Facebook d’une collégienne de 3ème localisée à Paris et qui est manifestement passionnée d’histoire ancienne. Son pseudo-prénom est vraisemblablement la contraction de « Julie » et de « Livia », prénom de l’épouse de l’empereur Auguste. La jeune fille mentionne qu’elle étudie le grec et le latin, ce qui lui rend la vie pénible au collège. Ce n’est pas nouveau, l’« intello » de la classe est souvent l’objet de brimades de la part de ses camarades de classe. Sur la photo qu’elle a choisie pour son « profil », « Julivia » présente un visage en noir et blanc devant les ruines de l’amphithéâtre de Delphes. Son « mur » est parsemé de citations de Plaute, de Cicéron ou de Caton L’Ancien.

La collégienne ne devrait pas tarder à lire sur Facebook un papier issu de la presse américaine mentionnant l’équipe de chercheurs du MIT qui a diagnostiqué ou plutôt disséqué cette nouvelle classe de l’espèce humaine : « Avez-vous déjà rencontré des deep-reeders, ces ados qui éprouvent un grande sensibilité devant les auteurs antiques, ont une tendance à fréquenter des lieux culturels pendant leurs vacances et sont attirés par le noir et blanc ? Quelques clefs pour les comprendre et tenter de communiquer avec eux ». Pour gagner en visibilité aux yeux de ses « amis » sur Facebook, la jeune fille aura tout intérêt à relayer cet article à travers le prisme de l’émotion, en n’oubliant pas de mentionner combien sa « différence » lui coûte de souffrances au quotidien: « voilà ce que je vis depuis des années, ce pourquoi on me rejette ».

Un engouement source d’exclusion au quotidien devient un marqueur identitaire de visibilité sur le réseau social. La personne invisible dans la vie de tous les jours, car exclue de facto des activités du groupe (fêtes, activités sportives, sorties…), devient particulièrement visible sur le réseau social. D’où le pouvoir de fascination qu’exerce le smartphone sur son détenteur. L’écran magique inverse les signes des situations sociales insupportables : le négatif devient du positif. L’appareil est allumé jour et nuit, car s’il s’éteint, la vie réelle reprend ses droits, et l’utilisateur redevient invisible aux yeux des autres. L’angoisse principale d’un adolescent occidental en 2017 est de voir son smartphone se vider de sa batterie.

Des adolescents sont amenés à construire un « profil » Facebook ou un compte Twitter correspondant à cette classification étroite, fermée et rigide : de manière obsessionnelle, ils vont rechercher, « liker » et « partager » des articles relatifs à « leur » différence, se prendre en photo presque exclusivement sous cet aspect, s’affilier à des « groupes » Facebook ou des « listes » Snapchat et Twitter où ils pourront « exprimer leur différence », c’est-à-dire faire valoir leur visibilité spécifique. L’algorithme de recommandations personnalisées des plateformes va accélérer ce processus que l’on pourrait qualifier d’auto-profilage identitaire. L’utilisateur des réseaux sociaux est poussé à s’identifier et à se faire reconnaître, au moyen de son smartphone, comme le cas exemplaire d’une classe particulière d’individus.

Pour rester visible, il ne se laisse caractériser que par sa « différence », moyennant quoi sur les réseaux sociaux, il est fréquent que l’identité personnelle d’un utilisateur ne soit définie que par cette « particularité » générique. Ce type de visibilité peut d’ailleurs faire l’objet d’une suggestion automatique du réseau. Récemment, Facebook m’a suggéré de rejoindre le groupe fermé « United Adopted Children of Romania ». Aussitôt, l’algorithme du réseau social m’a mis sous les yeux une série d’articles relatifs à la psychologie des enfants adoptés, aux troubles psychiques liés à l’absence de connaissance de ses parents biologiques. J’ai observé les « profils » Facebook des membres de ce « groupe fermé ». Il était frappant de constater que les enfants nés à la fin des années 1990 ne « postaient » sur leur propre « mur » quasiment que des informations se rapportant aux enfants adoptés ou à leur pays de naissance. J’ai quitté ce « groupe fermé »…

La fréquentation quasi-ininterrompue des réseaux sociaux conduit les jeunes utilisateurs à normer leur vie quotidienne en fonction des articles et des vidéos qu’ils ont l’occasion de voir à travers leur smartphone. Il s’agit d’entretenir ce « moi » visible au moyen de selfies, de « participation » à des « événements » correspondant à sa « particularité ». Or, une telle existence monolithique prive de nombreuses expériences surprenantes, instructives ou tout simplement plaisantes : elle finit par ressembler à l’apprentissage des interdits qui soudent une communauté par exclusion des usages que tous les autres partagent comme une liberté. De la même manière qu’ un vegan n’a pas le droit de se régaler en dévorant une côte de boeuf, un « deep-reader », par exemple, ne pourrait se permettre de passer une après-midi devant Cars 3 au cinéma alors que Facebook lui a recommandé à cette heure-là une conférence sur Platon à la libraire Les Belles Lettres. Le smartphone connecté en permanence est un outil d’auto-surveillance et d’auto-contrainte.

Objet de consolation

« Les réseaux sociaux sont-ils en train de pousser les ados au suicide? » se demandait récemment le site Slate, alerté par une étude américaine selon laquelle chez les jeunes filles, le taux de suicide aurait augmenté de 65% entre 2010 et 2015 et de 200% ( !) depuis la fin des années 1990 aux Etats-Unis. D’après les psychologues auteurs de cette enquête commandée par les universités de San Diego et de Floride, les adolescents branchés sur leurs smartphones plus de cinq heures par jour auraient 66% de risque supplémentaire de souffrir de symptômes suicidaires que ceux qui ne consacrent qu’une heure quotidienne aux écrans.

Bien que ce type d’étude soit à interpréter avec précaution, force est de constater que l’usage « social » du smartphone rejette les adolescents dans les bornes d’une existence sociale limitée par l’obsession de leur propre visibilité, sans autre horizon que la peur quotidienne de ne pas recueillir assez des « likes » , des « retweets », de « commentaires » manifestant un soutien face à l’épreuve que représente leur « différence » irréductible et difficile à vivre. Le smartphone maintient dans un état de demande de consolation constante. Il est lui même appréhendé comme un petit objet de consolation. Le design de l’Iphone d’Apple, avec ses couleurs douces et ses bords ronds, ressemble à un « doudou ». Comme l’amulette en peluche qui rassure les nourrissons, c’est un objet transitionnel.

Voir l’autre ?

En outre, c’est l’instrument d’un plaisir solitaire : le propriétaire du smartphone est le seul utilisateur de son outil qui est à la fois nécessaire et suffisant pour sa satisfaction. Cette sorte d’autarcie induit une absence totale de considération pour l’autre comme individu et comme personne. Tout en étant conçu pour communiquer avec les autres, le smartphone enferme dans une sorte d’isolement confortable. A force de ne penser qu’à soi ou qu’à ce qui se rapporte à soi, on ne voit plus l’autre mais seulement les « particularités » qu’il a exposées sur Facebook : l’obsession narcissique ne voit dans l’interlocuteur qu’un instrument d’approbation (like) utile à la sa propre visibilité. L’autre devient un moyen abstrait.

L’horizon de l’autre comme finalité est nié. Le smartphone allumé éteint le regard vers le visible au sens que lui donne Maurice Merleau-ponty dans Le visible et l’invisible : « une qualité prégnante d’une texture, la surface d’une profondeur, une coupe sur un être massif ». La texture, la profondeur, le substance : voilà précisément ce que l’usage « social » du smartphone finit par faire disparaître chez les jeunes usagers, en même temps que le lien à l’autre comme personne. Tout au contraire le smartphone devient l’école du communautarisme et de l’exclusion, dans une vision identitaire et utilitaire du groupe qui transforme l’autre en moyen disponible pour sa propre promotion.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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