Ce qu’il faut retenir du feuilleton TF1/Canalplus

En désaccord commercial avec TF1, Canalplus a décidé le 1er mars de couper à ses 1,5 million d’abonnés l’accès aux chaînes du groupe TF1, y compris les chaînes gratuites. Mercerdi 7, le CSA a auditionné les responsables respectifs des deux groupes; ce dialogue a persuadé Canalplus de rétablir le signal. Retour sur les origines, l’évolution et l’issue d’un conflit commercial inédit.

Le feuilleton aura duré une semaine et n’a pas plu aux téléspectateurs, pris à parti à leurs dépends.
TF1 réclamait une rémunération de ses chaînes à Canal+ et aux opérateurs télécoms qui les diffusent (Free, Bouygues, Orange, SFR) ; les opérateurs télécoms n’ont pas tous réagi de la même façon ; Canal+, à la surprise générale, a décidé le 28 février de couper le signal ; depuis jeudi 1er mars à 23h, les abonnés à Canal n’avaient plus accès aux programmes du groupe TF1. Mardi 7 mars, le CSA et la ministre de la culture en personne sont intervenus, moyennant quoi le signal a été rétabli pour les chaînes gratuites du groupe TF1.

A 19h, Canal+ a indiqué dans un communiqué laconique que la diffusion des chaînes du groupe TF1 serait rétablie dans la soirée de mercredi, à partir de 23h, aux clients de ses offres satellitaires. Cette décision intervient après des interventions du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la ministre de la Culture.

Relais de croissance

Les chaînes télé évoluent dans un environnement de plus en plus concurrentiel. Dans la galaxie internet, il y a la vidéo à la demande, YouTube, les contenus vidéo diffusés directement sur les réseaux sociaux… Donc, les chaînes TV cherchent des relais de croissance pour continuer à être rentables.

L’idée de Gilles Pélisson, PDG du groupe TF1 depuis 2 ans, est de réclamer une rémunération des chaînes du groupe à Canal+ aux opérateurs téléphoniques, comme cela se fait aux Etats-Unis, où les box rémunèrent les chaînes. Pélisson entrevoit alors la possibilité de facturer chaque année une centaine de millions d’euros aux opérateurs de téléphonie. Et, comme l’a relevé ce mercredi 7 mars sur Europe 1 Sébastien Soriano, le président de l’Arcep, l’autorité régulatrice des communications électroniques, en l’état actuel des choses, aucune loi n’interdit cette rémunération de TF1″ par les fournisseurs d’accès internet comme Free, Orange ou par Canal+. Les gens qui sont abonnés aux box paient chaque mois leur opérateur, notamment pour recevoir la télévision, dont TF1. Pélisson estime que TF1 doit logiquement percevoir sa part.

Les opérateurs payeront-ils la facture ?

Bouygues Télécom a signé l’accord – peu étonnant quand on sait que cet opérateur est, au même titre que TF1, une filiale du groupe Bouygues. SFR a négocié un accord confidentiel qui, selon le magazine Challenges, avec TF1 prendrait acte en novembre et porterait sur 10 à 20 millions d’euros. – et l’opérateur ne va pas rémunérer la diffusion de la chaîne gratuite TF1 sur les box SFR.
- Free refuse net tout principe de négociation et menace de couper la diffusion de TF1 dès la fin mars. 
- Orange est à prêt à couper le signal si TF1 ne négocie pas son prix. Canal+ a mis à execution sa menace de couper les programmes TF1. Canal Plus a refusé les conditions financières posées par TF1, et a riposté en cessant brusquement de diffuser les chaînes du groupe, TF1,TMC, TFX, LCI et TF1 Séries Films, dans son bouquet CanalSat et son application MyCanal.

Dans un communiqué, Canal+, annonçant qu’il interrompait la diffusion des chaînes du groupe TF1, déplorait «les exigences financières déraisonnables et infondées» de TF1.
Les 2 principaux motifs de désaccords avec TF1 sont exprimés dans ce communiqué de Canal+ daté du 1e mars : «le groupe canal plus regrette l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations avec le groupe TF1 après 18 mois de discussion. 
TF1 abuse de sa puissance de marché, et notamment de son canal n°1 pour imposer unilatéalement à ses distributeurs, dont le groupe canal+, de payer pour continuer à diffuser ses chaînes disponibles gratuitement sur la TNT et sur internet (TF1 et LCI depuis décembre 2015). Trois griefs donc, portés à TF1 : un abus de puissance, des conditions financières discutables, et une situation qui ressemble à un vice de forme, c’est de faire payer à quelques-uns une chaîne gratuite.

Un effet négatif

Ce conflit, qui a impliqué malgré eux les téléspectateurs, a indéniablement, du moins à court terme, un effet négatif sur l’image des deux groupes audiovisuels respectifs.
Sur Twitter, on a vu ces derniers jours une partie des 5 millions des abonnés à Canal se déchaîner. Les gens se sont étonnés d’une décision aussi immédiate.

L’image de TF1 prend aussi un coup : l’idée de rendre payante une chaîne normalement gratuite sous prétexte qu’elle se trouve dans un pack de distribution a pu paraître aberrante au public : à partir du moment où une chaîne est gratuite, elle devrait être gratuite pour tous les Français, quelle que soit l’offre télévisuelle à laquelle ils ont souscrit.

Les audiences ont été touchées par ce conflit commercial qui dure : le 20 heures de samedi soir : avec 4 millions 910 000 téléspectateurs et 22,4% de part d’audience, TF1 arrive loin derrière France 2 et Laurent Delahousse qui affichent 850 000 téléspectateurs de plus que TF1. mardi 6 mars. Sur la journée du mardi 6 mars, (hier), Médiamétrie a mesuré que la part d’audience avait reculé de -1,7 point par rapport au mardi précédent, tandis que l’audience moyenne chutait de 186.000 spectateurs. Un chiffre à relativiser, car le même soir, de nombreux téléspectateurs étaient branchés sur Being, qui retransmettait le gala du Real de Madrid venu jouer au Parc des Princes.

Quelle issue financière ?

Mercredi 7 mars, le CSA a réuni les responsables des deux groupes, les invitant au dialogue. Le Conseil Supérieur de l’audiovisuel s’est ainsi rendu à la disposition des différents acteurs privés pour les aider à trouver un terrain d’entente.

Dans un communiqué daté du même jour, la ministre de la Culture a fait savoir que la coupure par Canal+ des chaînes du groupe TF1 était contraire « au principe de couverture intégrale de la population ». La ministre de la Culture Françoise Nyssen a sommé mercredi Canal+ de rétablir la diffusion des chaînes de TF1 sur son offre TNT Sat, qui permet de recevoir les chaînes de la TNT dans les zones où la couverture hertzienne est mauvaise.

« Nous avons obtenu que Canal+ rétablisse le signal satellite de TF1 dans la nuit », ce qui devrait intervenir « au plus tôt à partir de 23 heures », a quant à lui précisé le président par intérim du CSA Nicolas Curien mercredi peu après 19h.

« C’est un résultat obtenu par le dialogue et non par la contrainte », a tenu à préciser le CSA. « C’est une bonne nouvelle, je me félicite de cette décision responsable », a approuvé la ministre de la Culture Françoise Nyssen dans une déclaration à l’AFP.

Mais, le différend n’est pas réglé pour autant. Sur le plan financier, les négociations n’ont pas été fixées entre TF1 et Canal Plus. Mais, TF1 pourrait être le grand gagnant de ce rapport de force. Si TF1 laisse traîner les négociations jusqu’à la coupe du monde de football en juin 2018 en Russie, compétition dont il a obtenu les droits, Canal+ risque d’être forcé d’accepter les termes posés par TF1 car ses abonnés ne voudront pas manquer l’événement.

La TV n’est pas morte

Ce conflit souligne l’importance du média télévisuel, que l’on croyait volontiers voué à être délaissé. Le volume de tweets produits par des millenials au sujet de l’accès aux chaînes TV montre qu’en réalité, les usages se téléscopent.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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