Le Salon du Livre, récit d’une crise franco-russe

Le pavillon russe du salon du Livre à Paris se voulait le symbole d’une conciliation entre la France et la Russie, deux pays qui ont en commun de valoriser le patrimoine que représentent pour une nation les oeuvres littéraires. Mais, le contexte de Salisbury et la proximité des élections en Russie a téléscopé l’événement culturel. Une partie de la presse française a surtout vu les écrivains russes présents à Paris comme des pions habilement placés par Poutine, au risque de manquer de découvrir des auteurs ; et le président de la République française a refusé de saluer le stand officiel de la Russie. Récit d’une crise inédite entre la France et la Russie.

Volte-face de Macron

« J’ai décidé de ne pas me rendre sur le stand officiel de la Russie » a lancé le président de la République française dans le contexte de Salisbury et des élections russes imminentes.

Alors qu’il venait d’être élu président de la République, Emmanuel Macron avait pourtant formulé devant Vladimir Poutine, qu’il recevait à Versailles, le voeu d' »Améliorer les relations bilatérales et d’abord dans le domaine culturel ». Il rappelait en ce temps que la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, avait édité chez Actes Sud, maison qu’elle dirigea, de nombreux auteurs russes. L’initiative d’accueillir un pavillon russe pour le 38ème salon du livre à Paris devait fêter cette conciliation entre deux grandes nations de littérature.

Mais, en réaction à la récente affaire de l’ex-espion russe empoisonné au Royaume-Uni, le président français a déclaré qu’il ne se rendrait pas sur le stand russe du Salon du livre à Paris : le gouvernement russe est en effet soupçonné d’être impliqué dans cette tentative de meurtre sur Sergueï Skripal et sa fille.


Une façon pour le président français de revenir sur sa décision qui consistait à mettre en avant la Russie. Il s’agit pour lui d’éviter, en pleine crise diplomatique avec un Etat Européen, le Royaume-Uni, que représentants et médias occidentaux ne lui impute d’avoir mis à l’honneur le stand officiel russe, périmètre piloté par le Kremlin.

« Soft Power » au profit de Poutine

La presse française, avant même le début de la crise diplomatique entre la Russie et le Royaume-Uni, a eu tendance à accueillir la présence programmée des auteurs Russes comme s’il s’agissait d’un stand de campagne électorale. Certes, il s’agissait bien d’un pavillon officiel, donc chapeauté par le gouvernement de Russie. Il est vrai aussi que certains auteurs ne dissimulent pas leur vive sympathie à l’endroit de Vladimir Vladimirovitch Poutine », à l’instar de Zakhar Pripeline. Mais d’autres écrivains de la délégation russe portent des points de vue divergents, à l’instar de Vitaly Malkine, un homme d’affaires installé en France et son livre « Illusions dangereuses » (Editions Herman). Enfin, certains auteurs revendiquent la possibilité de dissocier le plan de la politique et celui des lettres, et cherchaient à partager avec le public français d’autres émotions que la défiance.

« Offensive russe dans le soft power littéraire » titre le quotidien Libération. Dostoïevski aurait-il été recruté par Vladimir Poutine quand il était au KGB ?

Vu de France, un pays où l’on n’hésite pas à faire des écrivains des fleurons de la Nation, ce type de formulation peut faire sourire.

Evidemment, le pouvoir n’a pas ménagé ses efforts pour organiser le pavillon russe du Salon du livre à l’invitation de la France. Par ailleurs, la constitution d’une sorte de bibliothèque russe idéale par le Kremlin à destination notamment des élèves du pays est une forme de soft power, ou « influence douce », en ce sens que cette action rassemble des auteurs qui n’ont pas forcément de lien entre eux à des fins purement politiques : affirmer l' »âme russe » et la faire rayonner à travers le monde, et – c’est là le point qui différencie le « soft power » culturel russe du soft power français, par exemple – , moyennant la valorisation de cette richesse culturelle, assoir la notoriété personnelle du président en poste Vladimir Poutine, se posant comme garant de la grandeur russe.

Mais, dire que le financement direct de nouvelles éditions des classiques russes dans de nombreux pays fait de « Tolstoï » ou « Tourgeniev » des soldtas « mobilisés » par le Kremlin « dans la guerre culturelle mondiale » est une approche très schématique et trop circonstanciée en cette période électorale russe (l’article est daté de début mars).

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Médias d’opposition dissuadés

Il est réel que Poutine cherche à instrumentaliser les auteurs majeurs de la tradition russe pour accroître l’influence culturelle de la Russie dans le monde et ce faisant, occulter l’atmosphère liberticide dans laquelle évoluent les médias russes. Dans son classement mondial de la liberté de la presse, Reporters Sans Frontières (RSF) considère que Moscou, classé 148e sur 180 pays, se trouve dans une « situation difficile ».

Certes, les réseaux sociaux sont ouverts et très fréquentés par les jeunes, mais la principale source d’information des Russes est la télévision. Or, depuis que Poutine est arrivé à la tête du pays en mars 2000, les chaînes nationales sont largement contrôlées à dessein par le Kremlin.

Il existe des médias libres, mais force est de constater que leur diffusion est de plus en plus confidentielle. « Depuis février 2014, la principale chaîne de télévision d’opposition, Dojd – « pluie » en russe – ne peut plus émettre que sur Internet et via quelques fournisseurs d’accès régionaux. », et « la Novaïa Gazeta, principal journal indépendant, est sans arrêt la cible de poursuites et ses annonceurs font l’objet de menaces. Ce média est en permanence au bord du dépôt de bilan. Sans parler des dangers qu’encourent ses collaborateurs. », relève Arte.

Auteurs différents, auteurs dissidents

Mais, mépriser en bloc les auteurs russes venus s’exprimer au Salon du livre parisien au lieu d’y prêter intérêt avec une distance critique ne paraît pas une mesure très efficace pour contribuer à améliorer la situation dans le sens d’une plus grande visibilité de la pluralité des opinions des Russes.

« Nous sommes différents ici, ce n’est pas une délégation de propagande », s’est agacée la critique littéraire Natalia Ivanova, au sein d’un entretien accordé au Huffington Post. Tourner le dos au stand de la Russie, c’est aussi manquer des critiques littéraires et des écrivains qui expriment, à travers des récits et des figures de style, des voix différentes, et même dissidentes.

Incompréhension

Natalia Soljenitsyne, veuve de l’auteur de «L’Archipel du Goulag», confiait à Libération le 16 mars que «La démarche (du président Macron) a peiné beaucoup d’entre nous», Le président français «n’a pas fait ce qu’il fallait et en premier lieu pour la France elle-même».

A la déception morale s’ajoute un coup porté à l’économie des éditeurs qui vivent de la promotion de la littérature russe en France . L’éditrice française d’origine russe Natalia Turine, directrice de la librairie du Globe a directement écrit au président de la République française : «Votre boycott du Pavillon russe (…) a un impact direct sur mes investissements», rapporte encore Libération.

Malgré cela, le Président français n’a probablement pas fait une erreur en contournement le pavillon russe. En revenant habilement et en temps opportun sur sa décision de mettre le soft power culturel russe à l’honneur, Emmanuel Macron s’est sans doute épargné les foudres de ses homologues européens et de la presse.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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