Le terrorisme et le « nous » national

Le 23 mars 2018, un terroriste islamiste sème la mort dans un supermarché de l’Aude; où il procède à une prise d’otages. Un lieutenant-colonel se substitue à l’un des otages.
images-5Ce récit constitue la tragique preuve que l’organisation « EI » est toujours active sur le sol hexagonal. Le salut unanime de l’acte de courage d’Arnaud Beltrame est le signe qu’une nouvelle fois, les Français cherchent à construire un « nous » de cohésion nationale dans un contexte où les terroristes sont implantés sur le terreau français.

Deux conceptions de la mort diamétralement opposées

23 mars 2018. Un individu âgé de 25 ans entre dans le magasin Super U de Trèbes en hurlant « Allah Akbar » et en clamant qu’il est un « soldat de l’Etat Islamique ». L’individu ouvre le feu. (Récit détaillé dans Le Monde). Arnaud Beltrame est ce lieutenant-colonel de 44 ans dont le « courage » et l’« héroïsme » ont été reconnus par la classe politique et sur les réseaux sociaux pour s’être substitué à l’une des otages du supermarché de Trèbes. Touché par plusieurs tirs du terroriste Radouane Lakdim, le militaire est mort samedi matin. Depuis, son portrait apparaît en flux continu sur les fils Twitter et Facebook.

Face au profil du terroriste qui tue des innocents, la Nation a besoin de mettre en valeur le visage d’un homme qui a choisi d’en sauver.

Son sacrifice se rattache à la notion civique de service. Quand le terroriste est a priori prêt à tout moment à tomber au sol pour perpétrer la menace d’un groupe (l’EI) sur un Etat (la France), le soldat est prêt à mourir en cas opportun pour une idée plus haute qu’une entité identitaire, la République.

C’est la vision de leur propre mort qui oppose diamétralement ces deux hommes : le terroriste convient par avance de mourir dans une logique contractuelle, en échange de la garantie d’une vie éternelle dans un au-delà agréable. Le soldat de la République sacrifice sa vie de manière désintéressé.

Besoin d’exemplarité

images-7« Il est mort pour une idée », mentionne un compte Twitter. Le hashtag #TousGendarmes, ou tout simplement #ArnaudBeltrame se veulent porteur d’un espoir : c’est l’exemplarité éthique qui peut nous sauver du déshonneur que nous inflige les terroristes islamistes en continuant d’attaquer le pays. Quitte à remettre au jour sans les critiquer des valeurs telles que l’honneur, le courage, le don de soi.

Soigner les stigmates de 2015

L’exemplification massive au regard du volume de tweets datés des 23 et 24 mars du lieutenant-colonel en héros s’explique aussi par les stigmates de 2015 en France.

Retour sur le 7 janvier 2015. L’algorithme de Twitter plaçait #JeSuisKouachi, pastiche pro-islamiste du #JeSuisCharlie, en position favorable de Trend Topic (sujet important à suivre). Cette visibilité offerte aux deux frères auteurs de la fusillade a représenté une victoire symbolique pour Daech.

Réciproquement, les mêmes sites s’offrent au public comme des outils souverains pour que chacun puisse agir ou s’exprimer face à l’impensable et à l’irréparable. Les associations et les riverains se précipitent sur les réseaux sociaux après chaque attentat pour retrouver des proches ou porter secours aux victimes. En situation d’anxiété, ces plateformes sont utilisées comme un rempart rassurant à propagande des terroristes. #JeSuisCharlie, #PrayForParis et l’#AmourPlusFortQueLaHaine contrebalancent, du moins dans les esprits et les formulations, les râles conquérants de l’Etat Islamique.

Après l’attaque dans les locaux de la rédaction de Charlie hebdo, le registre de la compassion dominait les tweets et les posts Facebook. Les appels à des élans de solidarité physique étaient nombreux et relayés massivement. En janvier comme en novembre, une véritable empathie populaire envers la police et l’armée (qui était probablement une première historique depuis bien longtemps) a été ressenti comme une composante essentielle de cette volonté de faire corps, en dépit des menaces terroristes et contre elles. Sur du carton improvisé, sur les vitres des bureaux, sur le dos sale des autobus, Paris écrit #JeSuisCharlie, #JeSuisFlic, #JeSuisParis. En d’autres temps, et avec une autre conviction, un poète français disait « Sur mes cahiers d’écolier, Sur mon pupitre et les arbres, Sur le sable sur la neige, J’écris ton nom… ».

« #JeSuisParis » signifie « assimilons-nous tous à cette capitale souffrante. » De la même façon, quand seize personnes sont mortes dans l’attaque djihadiste (Aqmi, Al Quaeda au Maghreb) de la station balnéaire très populaire de Grand-Bassam, le 16 mars 2016, #JeSuisGrandBassam exprimait la volonté d’être solidaire avec les ivoiriens, eux aussi victimes du terrorisme islamiste. Les réseaux sociaux encouragent une solidarité internationale qui va de Paris à San Bernardino, en passant par Sousse, Damaturu et Kaboul. Et réciproquement, de Charlie Hebdo à Nice, ce sont encore les réseaux sociaux qui permettent le mieux de mesurer l’empathie et la solidarité mondiale des témoignages qui convergent vers la France, des quatre coins du monde. A l’échelle de la nation, Twitter et Facebook jouent surtout le rôle d’une sorte d’agora où la République des gens réels s’interroge sur sa propre capacité à intégrer l’ensemble des citoyens en leur assurant sécurité, liberté et laïcité. Mais, à force de devoir se reformuler à chaque nouvelle attaque, les débats de l’agora tournent au leitmotiv obsédant et la bonne volonté des gens réels s’épuise de ne voir émerger aucune solution, ni à court terme ni à moyen terme, pour en finir avec le terrorisme et tout ce qui l’engendre.

Les images sanglantes tiennent lieu de mauvais rêves. Mais à force de se répéter, le scénario s’use autant que la patience des usagers.

C’est ainsi qu’en dix-huit mois, entre janvier 2015 et juillet 2016, le traitement des actes terroristes sur les réseaux sociaux a pu glisser du registre de la stupeur et de l’indignation à ceux de la colère et de la résignation, du champ lexical de la résistance à celui de l’impuissance. En 2016, les actes terroristes perpétrés par Daech à Bruxelles, à Tel-Aviv, ou encore à Orlando ont vu s’installer sur les réseaux sociaux un rituel de publication en trois temps : un signalement d’attentat, un hommage aux victime et une image symbolique. Le recours au hashtag joue un peu le rôle d’un airbag lexical : il amortit le choc tout en vous étouffant. Quelle que soit sa formulation (#BruxellesMaBelle, #LoveOrlando, #SolidarityWithSyria…) c’est un cliché, une idée reçue, un stéréotype sulpicien sous lequel se subsume une invocation collective à la cohésion, un désir impérieux de créer du « nous » au moment même où ce « nous » est menacé d’imploser.

Et la liste des suffixes accolés aux #JeSuis… s’allonge. Les variantes se multiplient. De compatissantes injonctions à l’américaine dans le style #PrayFor y ajoutent leur touch de religiosité universelle. Et chaque nouvelle attaque bénéficie de son image symbolique appropriée : après les attentats de Bruxelles, des dessins de Tintin en larmes ; après Orlando, une tour Eiffel habillée du drapeau rainbow, symbole de la communauté LGBTQ explicitement visée par l’attaque du Pulse. Les symboles stéréotypés se succèdent avec la même lassante obligation de trouver à chaque nouveau carnage une formule originale donnant la sensation d’authenticité. Chefs d’État, premiers ministres, porte-paroles et logographes s’emploient à trouver le synonyme qui permettra de dire une nouvelle fois « la stupéfaction devant l’horreur », « l’indignation et la juste colère devant l’indicible », « la promesse d’une punition impitoyable ». Même désolante litanie dans le lexique des réseaux sociaux, à ceci près que là, la stagnation des choses se traduit, de mois en mois, par de sensibles transformations dans les comportements.

Depuis #JeSuisCharlie, on est passé de l’expression unitaire d’un refus frontal du fanatisme à un dispositif quasi automatique de consolation réitérable à l’identique. Mais le réflexe conditionné de l’empathie ne suffit plus à masquer les tensions qui traversent le « nous » improbable d’un collectif cherchant à se sécuriser par un discours aussi passif que pacifiste. Au même moment, l’EI, via son agence Amaq, se sert de ces canaux de communication pour diffuser en onze langues ses messages d’endoctrinement, ses revendications triomphalistes et ses incitations à la guerre intercommunautaire.

Rupture du « nous »

L’esprit du 11 janvier était profondément national. C’était la police française protégeant les Français qui était fêtée. Mais si la France reste une cible privilégiée de Daech, force a été de constater que l’entreprise terroriste s’est donné pour mission de frapper partout dans le monde, de telle façon que ce « nous » qui se rassemble pour faire front à la menace terroriste se trouve progressivement élargi à un périmètre qui finit par être celui de l’humanité toute entière. Difficile de faire du « nous » à plusieurs nations même dans le cadre de pays rapprochés par le principe de l’union. On reste sensible aux coups qui sont portés à nos voisins Allemands ou Belges, et même à nos amis Américains et Tunisiens. Quant aux victimes de Syrie, du Pakistan, de Thaïlande, d’Irak, du Kenya ou de Côte d’Ivoire, que voulez-vous …

« Faire du « nous » »

La faculté à faire du « nous » a quand même des limites. C’est comme les réfugiés : on ne peut pas prendre en charge toute la douleur du monde. Plus le périmètre des attentats s’élargit et plus le « nous » rejoint un statut de fiction lexicale. Mais la tendance de la solidarité à rester délimitée par les frontières nationales n’exclut pas non plus un phénomène d’usure intérieure.
La France, organisatrice de l’Euro de football a conçu et organisé avec succès une sécurité sur mesure, à l’échelle de cette « maison Europe » qui était présente sur son sol. Et comme tout, à peu de choses près, s’est bien passé, l’Euro a été l’occasion de ré-élargir ce « nous » aux voisins de l’UE, Angleterre comprise malgré son mauvais esprit. L’hexagone avait bien protégé ses hôtes, c’était bon signe pour l’avenir. On commençait à respirer quand il y a eu Nice. La sensation d’accalmie était un mirage. Cette désillusion, jointe caractère dérisoire des moyens mis en œuvre pour le carnage de la Promenade des Anglais, se sont traduits par une nouvelle étape dans le processus de décomposition du « nous ».

Si un camion frigorifique peut devenir une arme de destruction massive et un voisin de palier se transformer en soldat du djihad en quelques semaines, l’empathie du « nous » finit par laisser place à l’urgence d’une méfiance réciproque. La prudence la plus élémentaire ne se limite plus à surveiller les colis suspects et les barbus en sueur, mais à soupçonner tout son voisinage en considérant avec raison que n’importe quoi est susceptible de se transformer en arme létale. Animés par une indifférence foncière qui les rend disponibles au meilleur comme au pire, les réseaux sociaux ne tarderont pas à emboîter le pas en prêtant crédit aux postures paranoïaques de la peur : ces plateformes dont pensait qu’elles pourraient constituer un lien populaire idéal pour une vraie reprise en main de la situation, ont surtout démontré leur capacité à exacerber les rumeurs en donnant visibilité à toutes sortes d’animosités ou d’opinions séditieuses.

Dans un environnement français où la fracture partisane se trouve misérablement aggravée par les ambitions électorales à venir, il se développe sur Twitter un climat généralisé d’inquiétude évidemment favorable aux amalgames et aux exclusions communautaires. Les musulmans se trouvent pris en étau entre #IslamDehors qui voudrait reconduire à la frontière 10 % de la population française et un #AllahûAkbar où personne ne voit plus qu’un « Viva la muerte » . On finit par oublier qu’avant d’être un cri de guerre confisqué par les terroristes pour revendiquer leurs actes, AllahûAkbar est une action de grâce que l’on pourrait traduire par « merci mon Dieu ».

Cet ascendant sémantique qui pervertit le mot-clé du hashtag s’inscrit exactement dans le projet de Daech : relier de force tous les musulmans de France au Califat ou, à défaut de les rallier, accélérer la rupture du « nous » national français en rejouant à l’échelle communautaire le vieux joker désastreux du « choc des civilisations ».

Héros et martyrs

Pour conjurer la menace d’un « nous » qui se fissure sous la pression des réseaux sociaux, les médias tentent de le ressouder en transformant les victimes des attentats en martyrs. Le mot est édifiant et force la cohésion. Mais Daech entraîne du même coup la France sur le terrain de son propre imaginaire.
Dans le laps de temps suspendu entre attentat et revendication, une forme nouvelle d’interrogation semble avoir pris naissance. Usée par la répétition des drames, la société française s’est figée dans une drôle de guerre faite d’escarmouches dont on ne sait pas toujours clairement identifier le sens et l’origine : et si le tueur n’était pas « un vrai terroriste », mais un « déséquilibré isolé », un simple « forcené »? Périr sous les coups des terroristes de Daech aurait en quelque sorte un sens minimum : celui d’être tué par un ennemi. Alors que mourir sous l’effet d’un passage à l’acte psychiatrique serait complètement dénué de signification, ce serait en quelque sorte mourir pour rien. Quarante-huit heures après l’attaque, le fait que l’État islamique ait revendiqué la tuerie de Nice via un communiqué sur la page francophone de son site officiel a été ressenti étrangement comme une sorte de soulagement collectif.

Face au hashtag pro-islamiste #Nice_Attack, le hashtag de compassion #Nice pouvait conserver sa double fonction d’hommage aux morts et de rejet de l’ennemi. La mairie de Nice a pu ériger sa plaque en hommage aux morts tombés sous l’assaut de Daech. S’il s’était agi du carnage d’un malade mental, pas de plaque sur la Promenade des Anglais.

En finir avec les terroristes en couverture

Mais attaquer la France, fille aînée de l’Église romaine et apostolique, sans attaquer son clergé aurait été une lacune dans le plan terroriste d’édification du martyr comme nouveau moteur de guerre. Le vieux prêtre de Saint-Étienne du Rouvray est un nouveau pion gagné sur l’échiquier, dans cette partie d’échec que joue Daech : martyrs contre martyrs, c’est un bon début pour aller à la guerre civile. « Saint-Etienne du Rouvray, Eglise Martyre » titre L’Obs, le 28 juillet 2016, comme pour faire contrepoids à la Une de Libération datée du 18 juillet : « Lahouaiej Bouhlel, 31 ans, 84 victimes, adoubé par l’EI ». Il est jeune, conquérant, triomphant. Bouhlel apparait comme un jeune chevalier martyr qui donne avec panache aux crimes de masse la dimension exaltante d’une chanson de geste. A travers cette couverture dérangeante, Libération voulait prendre acte du processus d’ « héroïfication rapide » d’un « déséquilibré », mais a donné le sentiment de ne pas s’être aperçu que le principe du martyr-tueur constitue une véritable stratégie et une nouvelle étape de la guerre engagée par Daech contre les #Croisés et le #RoyaumedelaCroix.

Deux ans plus tard, la médiatisation unanime de l’acte de courage du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame face au terrorisme apparaît comme une manière collective de soigner les stigmates laissés par les attentats de 2015 et 2016.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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