Mossoul : Vie et mort du Califat islamique

Reporter au service étranger du quotidien le Monde, Hélène Sallon figure parmi les rares journalistes étrangers à avoir, aux côtés notamment des forces spéciales irakiennes, couvert la bataille de Mossoul, en Irak, entre octobre 2016 et juillet 2017. Au travers d’entretiens souvent glaçants et inédits, elle raconte dans un livre comment les djihadistes de l’Etat Islamique sont parvenus, dans un moment de faillite de l’état central irakien, à prendre les rênes de la deuxième ville du pays, avant d’en être chassés par la coalition internationale et l’armée. Ce document édifiant intitulé « L’Etat Islamique de Mossoul : histoire d’une entreprise totalitaire » vient de paraître en février dernier aux éditions de La Découverte.

Décryptage et entretien.

 

 

4 jours. A peine 4 jours.

C’est le temps qu’il aura fallu aux djihadistes de l’Etat Islamique, aux premiers jours de juin 2014, pour faire tomber la deuxième ville d’Irak, citadelle millénaire peuplée jusqu’en 2014 par près d’1,5 millions d’Irakiens et réputée pourtant comme étant imprenable.

Alors comment un tel renversement a-t-il été rendu possible ? Les djihadistes ont-ils bénéficié en amont de soutiens de populations locales excédées par la mainmise et les méthodes arbitraires de Bagdad ? Et surtout, qu’est-ce qui leur a permis de tisser leur toile infernale dans une ville si cosmopolite, courtisée par les plus éminents érudits arabes au travers des siècles, et qui a toujours favorisé le rapprochement des cultes et des peuples ?

Sans dogmatisme ni grandiloquence, la journaliste Hélène Sallon, arabisante et grande spécialiste de la région, adresse cet avertissement de circonstance dès les premières pages : « Ces témoignages inédits se tiennent à distance des ouvrages spectaculaires en forme de témoignages de djihadistes ou de leurs victimes, comme des analyses froides et désincarnées de chercheurs qui n’avaient pas accès au terrain. »

En effet, comme pour combler l’absence quasi-totale de témoignages émanant de l’intérieur de Mossoul entre juin 2014 et juillet 2016, chaines d’information en continu et journaux faisant soi-disant référence ont abusivement eu recours à l’usage d’experts, intellectuels et analystes en matière de terrorisme, dont la mission aura principalement consisté à éclairer une opinion abasourdie par la violence de Daesh et ses méthodes sanguinaires d’un autre âge. Sans presque jamais y parvenir. Donnant ainsi le change au groupe terroriste dont on réalisait jour après jour qu’il semblait rompu à l’usage de la terreur médiatique, et défrayait quotidiennement la chronique sans que quiconque ne soit en mesure d’expliquer son hégémonie, intervenue en mode accéléré…

Depuis les haut-parleurs de leurs voitures et des mosquées, les djihadistes se posent en libérateurs. « Nous sommes les esclaves des musulmans. Nous sommes venus vous libérer de l’injustice » (…) « Ils ne maltraitaient personne. Ils étaient même respectueux au début. Et ils ont fait en quelques jours ce que le gouvernement n’a pas réussi à faire en dix ans ! »

Si la tentative de mise en place d’une économie et d’un pouvoir administratif dignes de ce nom sont soigneusement décortiqués, le fait religieux lui-même, et par extension aussi la méconnaissance presque collective des jeunes recrues djihadistes en matière d’Islam sont passés au crible. Que dire aussi de la barbarie aveugle et du recours sanguinaire et abusif de la force contre les populations yézidis,  mais aussi les chrétiens, les chiites, les homosexuels ou encore les femmes adultères (ou simplement soupçonnées de l’être) ?

« L’État islamique de Mossoul : histoire d’une entreprise totalitaire », de la journaliste Hélène Sallon, est paru aux éditions La Découverte.
« L’État islamique de Mossoul : histoire d’une entreprise totalitaire », de la journaliste Hélène Sallon, est paru aux éditions La Découverte.

Des révélations aussi, et ce livre en fourmille.

Comme lorsque l’on apprend que la plupart des fonctionnaires demeurés à Mossoul ont continué de percevoir leurs salaires de la part du pouvoir central, assez régulièrement d’abord, puis de manière plus épistolaire les mois suivant l’accession des djihadistes à la deuxième ville irakienne.

Car la machine à cash qui permettait encore en 2014 et 2015 à Daesh de distiller salaires attractifs aux combattants et d’offrir aussi aux habitants des services municipaux (électricité, eau, aide aux plus démunis, etc) va rapidement se tarir. Au point que les terroristes, livrés pendant plus de deux ans au commerce de l’or noir sur les marchés parallèles, mais aussi au racket et à l’impôt systématique, vont voir leurs ressources considérablement diminuer aux premières heures de 2016, année charnière pour l’Etat Islamique.

Lassées par les exécutions sommaires, l’absence de nourriture, de réseaux électriques et téléphoniques fonctionnels, les Mossoulioutes -y compris ceux qui affichaient une adhésion sans borne aux idéaux radicaux d’EI- vont les uns après les autres tourner le dos à l’organisation terroriste, désertant au maximum les rues de la ville pour éviter en particulier de se retrouver nez à nez avec leurs bourreaux.

Histoire d’une entreprise totalitaire, essoufflée par des années de guerre sur le front, le manque de liquidités, les séditions internes et les frappes de la coalition qui ne manqueront pas d’achever ses ambitions de califat islamique, ce livre écrit dans une langue remarquable et humaine, à mi-chemin entre le récit historique et l’essai, est sorti il y a tout juste deux mois.

Il regorge aussi d’anecdotes et de références uniques et rares, et figure incontestablement parmi les ouvrages les plus accomplis et les plus complets permettant de mettre un nom et surtout d’y voir plus clair sur la genèse d’une entreprise terroriste et totalitaire à l’échelle planétaire.

Farouk Atig.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

Voir aussi :

L’état islamique de Mossoul, Olivier Da Lage (RFI)

L’état Islamique de Mossoul, entretien de Pascal Boniface (Mediapart)

Hélène Sallon a passé près d'un an aux côtés des forces spéciales irakiennes lors de la bataille de Mossoul.
Hélène Sallon a passé près d’un an aux côtés des forces spéciales irakiennes lors de la bataille de Mossoul.

Trois questions à Hélène Sallon :

 

– Intégrales : vous évoquez assez longuement dans votre livre la manière avec laquelle les dirigeants d’EI ont tenté au tout départ d’amadouer les populations (notamment tribales, venues de l’extérieur de la ville) en leur garantissant l’intégralité des services et une sorte d’équité sociale, qui n’existait pas à l’époque de Nouri al-Maliki. Pensez-vous que les islamistes avaient planifié ça de longue date ?

– Hélène Sallon : C’est toute la population que les dirigeants de l’Etat islamique ont tenté de séduire, dans une stratégie de conquête des coeurs et des esprits. Ils se sont immédiatement attelés, après leur prise de contrôle de Mossoul, à retirer les barrages de sécurité qui entravaient la circulation à Mossoul, à refaire la voirie et les infrastructures, à remettre sur pied les services municipaux (eau, électricité, ramassage des poubelles) en échange de taxes. C’était effectivement, je le pense, pensé à l’avance. Les djihadistes qui ont pris le contrôle de Mossoul étaient pour la plupart originaires de la ville ou d’autres provinces sunnites irakiennes. Ils avaient eux mêmes été témoins de la négligence de l’Etat envers cette métropole de quelque deux millions d’habitants à majorité sunnite du nord de l’Irak, notamment après l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et la montée de l’insurrection sunnite. Conscients de la rupture consommée entre les Mossouliotes et les autorités de Bagdad, du fait de cette négligence et de l’arbitraire de certaines forces de sécurité à majorité chiite dans la ville au cours des années qui avaient précédé, ils ont joué de cette fracture pour tenter de s’attirer les bonnes grâces de la population.

– Intégrales : « Si on comprend volontiers l’adhésion des populations sunnites exaspérées par le pouvoir central à l’arrivée d’EI en 2014, on sait aussi que les Mossouliotes ont rapidement compris qu’ils s’apprêtaient à vivre sans doute les pires heures de leur vie avec le régime de terreur de l’EI. Peut-on alors accuser -comme l’ont fait certains- l’ensemble des Mossouliotes de compromission avec les terroristes ?

– Hélène Sallon : Je pense que c’est une vision erronée de la relation des Mossouliotes à l’Etat islamique, dont même certains en Irak ont pris conscience lors de la libération de la ville. Quand les djihadistes ont pris Mossoul, le 10 juin 2014, la population, mais aussi le reste du monde, n’avait pas encore vraiment conscience de ce qu’était cette organisation. Pendant l’offensive et dans les semaines qui ont suivi, ils n’ont pas tout de suite montré leur vrai visage. Ils étaient alliés à d’autres groupes insurgés sunnites, pour la plupart de tendance islamo-nationaliste, dont beaucoup pensaient qu’ils se verraient remettre le pouvoir civil sur la ville. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard qu’ils ont commencé à faire la chasse à ceux qui ne se ralliaient pas à eux et aussi qu’ils ont commencé à appliquer, une à une, les règles et interdits prescrits dans leur « Constitution de la ville », et les châtiments prévus en cas de transgression. Quand leur régime de terreur a été totalement en place, je dirais vers septembre 2014, il est déjà trop tard pour les Mossouliotes qui n’avaient pas fui – près d’1,5 millions de personnes. Les portes de la ville étaient scellées par les djihadistes et presqu’aucune échappatoire ne subsistait.

– Intégrales : Vous êtes incontestablement une spécialiste de la région, et votre livre se nourrit, entre autres, de nombreux témoignages des habitants demeurés alors que Daesh dirigeait Mossoul, témoignages précieux recueillis lors de vos nombreux reportages réalisés pour le Monde en Irak. Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans leur témoignage ?

– Hélène Sallon : Ce qui était le plus frappant était la rencontre en elle-même avec ceux qui étaient libérés sous nos yeux. Dans l’est de la ville, où les combats ont causé moins de victimes et de dégâts matériels, les gens ressemblaient à des fantômes, les visages souvent livides, et dans leur témoignage, on réalisait finalement à quel point cette expérience avait surtout été celle d’un enfermement – total pour certains, notamment les femmes- et d’une suspension de la vie pendant deux à trois ans. Parmi la population de l’ouest de la ville, où les combats ont été particulièrement durs et meurtriers, et le siège long de plusieurs mois, les visages et les corps las et émaciés suffisaient souvent à exprimer l’horreur qu’ils avaient traversée. Le récit des exactions est, étonnamment, chez de nombreux témoins, raconté sans affect. Il y a une part d’adaptation à l’horreur mais aussi une sidération peut-être. Plusieurs semaines ou mois plus tard, lorsque l’on revoit les mêmes personnes, les traumatismes parfois affleurent, qui peuvent pour certains découler uniquement de la paranoïa et de l’enfermement, pour d’autres des violences observées.

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