Servan, itinéraire d’un ado militant

Dans un snack proche du centre de la capitale européenne, Servan Andok cause politique. Dans le clan familial et communautaire, cela revient à se positionner sur la cause kurde, et par extension sur ses propres racines. Derrière sa barbe prématurément fournie, sa voix déjà grave et ses larges épaules, Servan n’a en réalité que 16 ans. Mais il y a quelque chose de l’ordre de la maturité, sans doute hérité de ce parcours hors du commun qui est devenu son compagnon de route.

Servan est né à Istanbul, où il passe les premières années de sa vie. A cette époque, Abdullah Öcalan, leader de la « nation kurde » croupit depuis un temps dans sa geôle de l’île d’Imrali. Et à Istanbul, cessez-le-feu précaires et peur des attentats ponctuent le quotidien des habitants : « Là-bas, je vivais comme un Turc, j’étais complètement assimilé et je ne connaissais pas mes origines », se souvient-il.

Pour que ma mère puisse se laver, je devais faire le guet devant sa douche pour la protéger

Mais entre 2009 et 2010, la situation politique se tend. Le gouvernement Erdogan penche de plus en plus vers l’islamo-conservatisme politique et sa position se durcit particulièrement sur l’épineuse question kurde. En riposte, le PKK appelle la communauté à ne pas s’assimiler. Dans le collimateur d’Ankara, les Kurdes se sentent, et à juste titre, de moins en moins en sécurité à Istanbul. Pour la famille de Servan comme pour beaucoup d’autres de leurs proches et congénères, la Turquie ne réunit plus du tout les conditions de sécurité minimales. Dans un pays au bord de la fracture, son père prend les devants. Dans la foulée, le clan familial plie bagage, « pour raisons politiques », confie encore amèrement le jeune homme.

De jeune citoyen turc à Kurde en exil
Servan revêt ainsi de facto l’habit de réfugié. Cet exil les conduira d’abord en Norvège, où ils atterrissent dans un camp, au milieu d’autres réfugiés. Le garçon est encore très jeune. Cette étape difficile est une épreuve autant pour lui que le reste de sa famille : « On était avec des Soudanais, des Afghans, des gens qui venaient des Balkans, principalement des hommes… Les conditions n’étaient pas bonnes pour une famille avec des enfants ».

Bien malgré lui au regard de son tout jeune âge, Servan doit se plier aux rudes réalités de la vie de réfugié. Il ajoute, un murmure dans la voix : « Pour que ma mère puisse se laver, je devais faire le guet devant sa douche pour la protéger ». Son séjour en Norvège prendra fin brusquement au bout de sept mois. « Des policiers sont venus me chercher à l’école, il m’ont dit que je n’avais pas cours aujourd’hui et m’ont conduit à mes parents ». Les autorités norvégiennes ont décidé de ne pas donner une suite favorable à la demande d’asile de sa famille. « Puis ils nous ont escortés jusqu’à l’aéroport où nous avons pris l’avion pour Paris ».

Dès son arrivée, la famille Andok est placée dans un centre d’accueil pour réfugiés à Créteil. Sans surprise, la vie n’y est guère meilleure qu’en Norvège. « Là-bas, nous avons côtoyé la misère » raconte-t-il. « C’était sale, des gens dormaient dans le couloir, par terre ». Pour que la situation s’améliore, il faudra attendre que la famille obtienne un logement en HLM, dans une petite commune rurale tout près de Montluçon, en Auvergne.

Dans ce village, Servan peut renouer avec des conditions de vie plus satisfaisantes et fréquenter des gens de son âge. « C’était une bonne vie, je pouvais aller à l’école à pied, nous étions heureux », explique-t-il. Comme si le sortilège de l’exil avait fini par rompre la monotonie du silence, son père finie par se confie. Il lui raconte leurs origines, ce qui fonde leur identité.

Servan se souvient : « A partir du CM1, j’étais assez mature pour que mon père accepte de me parler ». Quelques années plus tard la famille déménage une fois de plus, pour se rendre à Strasbourg. C’était il y a un peu moins de deux ans.

« En Auvergne, je ne fréquentais que des Français, c’est en arrivant à Strasbourg que j’ai rencontré les miens, ceux de la communauté kurde de France. »

Servan, ici lors d'un grand rassemblement de soutien à la communauté kurde à Strasbourg
Servan, ici lors d’un grand rassemblement de soutien à la communauté kurde à Strasbourg

Militer pour ceux qui sont restés
L’histoire le rattrape en novembre 2016. Le gouvernement d’Erdogan fait arrêter et emprisonner Salahattin Demirtas et onze membres importants du HDP, la principale formation pro-kurde en Turquie. A cette période, les médias français et étrangers alertent l’opinion sur la possibilité d’une purge politique en Turquie. Pour Servan, c’est l’élément déclencheur, le début du basculement. Il entreprend de participer à la grande marche des kurdes qui réunit plus de 20.000 sympathisants aux abords du grande stade de Strasbourg.

Rapidement aussi, il renoue avec sa communauté, ses racines. A moins peut-être que cela ne coïncide avec la mise en éveil de sa conscience politique. Servan veut désormais s’investir pour la cause.

« Je ne suis pas nationaliste » claironne-t-il.

Et d’ajouter : « je resterai en France ». Ici, dans la nation des lumières et des droits de l’homme, Servan a dédié son engagement à délivrer la parole de ses camarades, sa propre parole. Parce que nulle part ailleurs la résonance de la lutte ne peut trouver meilleure justification. « On ne fait pas ça pour nous, on fait ça pour notre peuple, en Turquie ».

Athlétique et « fort comme un Turc », pourrait-on ironiser, il lui arrive d’assurer la sécurité lors des manifestations. « Parfois, il y a de la tension, des pro-Erdogan ont déjà attaqué des manifestants ou lancé des projectiles ».

Alors lui et d’autres camarades enfilent des gilets jaunes et entourent les cortèges pour éviter les débordements. Ici en France, les défilés ou rassemblements de la communauté kurde sont autorisés, la plupart du temps. Et les autorités sont là pour sécuriser chaque événement.

« La police fait un bon travail, la plupart du temps », raconte Servan. Son rôle se cantonne à éviter que des agitateurs indésirables ne se glissent dans le cortège. Pour lui, cet engagement est une manière comme une autre de donner corps à sa communauté. « On est là, on doit se faire entendre ».

Au-delà de cet engagement politique, Servan a des préoccupations semblables aux jeunes de ceux de son âge. A 17 ans, le lycée est bien présent. « Je compte m’orienter vers un baccalauréat littéraire ».

Itinéraire hors du commun : en six ans à peine, il a appris à parler et écrire français, et rêve déjà de devenir journaliste.

Pour pouvoir « partager ce que j’ai à dire ». Partager, plutôt que diviser ou réduire au silence.

Alexandre Mahler (avec Farouk Atig)

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Alexandre Mahler
Alexandre Mahler est stagiaire à la rédaction d'Intégrales

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