Pelléas et Mélisande : Debussy versus Maeterlinck

Sur le fond comme sur la forme, cet opéra chimérique et sombre trouble. Il en va de même du jeu d’acteurs, sensible et juste. Dans sa grande diversité, la distribution rend à cette œuvre de Debussy une temporalité qui manquait cruellement au livret originel de Maeterlinck. Et c’est en soi déjà un succès. Décryptage.


« Va-t-en, il a tout vu, il nous tuera.

Tant mieux. Tant mieux.

Il vient. Ta bouche… Ta bouche… »

Ainsi est d’une certaine manière expédié le cinquième et dernier acte de cette tragédie mille fois entendue et vue dans l’univers du drame lyrique, épilogue cataclysmique d’un amour interdit et surtout impossible à réaliser, à l’instar des passions tortionnaires que sublimaient à leur manière les tragédies russes du 19ème et du début du 20ème siècles.

La séquence, mettant plutôt habilement en abîme un soubresaut idyllique censé sceller un amour que les deux protagonistes savent mortel se ponctue de cette manière : Golaud, aîné jaloux et vieillissant de Pélléas, surprend ce dernier avec sa propre épouse et décide de lui donner le coup de grâce avec cette même épée que Mélisande refusait plus tôt elle-même de lui tendre. Instinct prémonitoire ou inspiration précaire, qui sait…

A l’époque où Debussy imaginait cet opéra aux accents presque anticonformistes dans le contexte des mœurs français, l’histoire n’était pas tout à fait la même, même si sa transposition actuelle ne prend pas pour autant la tangente. Dans la féerie d’une forêt que tout le monde semble craindre sans toutefois parvenir à s’expliquer les propres raisons de sa présence dans les bois, Golaud -l’anti-héros- fait connaissance avec la beauté frêle et adolescente de Mélisande.

Debussy avait conçu cette prémisse de rencontre entre deux protagonistes que tout oppose comme une sorte d’agrégat plutôt fidèle des convenances en vogue au début du 20ème siècle, encore fébrilement entaché de ce romantisme hébété et candide dont il lui faudra au moins une vingtaine d’années pour en venir à bout.

Son pays à Golaud, ravagé par la faim et la pauvreté, c’est celui-là même vers lequel il conduira sa muse, une trentaine d’années plus jeune, à lequelle il promet aussi un château, celui d’Allemonde. Problème : c’est aussi là que déambule son jeune demi-frère, le dénommé Pelléas, avec lequel l’héroïne va finir par nouer de curieux liens. Cette sorte de liens impossibles à définir qui transforment tout amour en drame, sans même avoir besoin de faire l’usage d’un sceptre magique de sorcier ou d’enchanteur…

La scénographie minutieuse et minimaliste aussi participe de cette construction du tragique. Par l’entremise de plateaux circulaires orientés tantôt vers le soleil tantôt vers la pénombre, des cylindres mécaniques rythmées par un subtil jeu de lumière suffisent à transposer le spectateur dans la forme du récit, débarrassé scénographiquement de tout instrument ornemental superflu et inutile.

De cette manière de surcroît, la chorégraphie dynamique des corps suggère que le paradigme de l’univers musical et céleste de Debussy ne se voit pas contaminé, par la touche de Franck Ollu qui est parvenu à respecter et même sublimer l’oeuvre originale par instants.

Il n’en va pas de même de la mise en scène de Barrie Kosky, qui s’était récemment illustré au Royal Opera de Londres. Tantôt généreuse dans la confrontation des corps et assez souvent avare en créativité sur le plan du jeu, elle déçoit par petites touches, comme lorsque Mélisande, encore troublée par des jours et des jours de délire dont elle ne se souvient d’ailleurs plus, se retrouve couverte de traces rouges sur son jupon, comme pour suggérer naïvement qu’elle vient à la fois de donner naissance à une petite fille et que les stigmates de la mort de Pélléas sont encore là, recouvrant sa peau de jeune mère du sang de leur union interdite.

Rien, pour autant, qui ne saurait faire oublier la puissance du jeu d’acteurs et de chanteurs, autant que la direction musicale, qui rendent à cette œuvre d’un autre temps toutes ses lettres de noblesse, après trois heures de spectacle qui défilent sous nos yeux émerveillés et conquis…

Farouk ATIG

(avec Albert de Jonquille)

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Farouk Atig
Farouk Atig, grand reporter, dirige Intégrales Mag

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