Liberté, égalité… croquettes ! (Opéra)

 

Seconde interprétation scénique mondiale de cet opéra bouffe d’Offenbach sur un livret de Scribe et Boisseaux – Barkouf est une satire politique et sociale décoiffante, qui met en scène une révolution populaire nichée par un tyran très particulier : un chien qui va rendre aux citoyens lassés par trop de dictature un semblant de prérogatives.

A voir absolument à l’Opéra National du Rhin de Strasbourg.

 

Toute dictature mérite son tyran, toute révolution son bienfaiteur… Partant de ce principe élémentaire et vieux comme le monde, tout soulèvement peut assez curieusement aussi se voir assujetti parfois à de bien étranges soubresauts.

C’est ainsi que, lassée de voir les vice-rois exercer leur tyrannie les uns après les autres avant de finir défenestrés comme c’est de coutume là-bas, cette cité ouvrière nichée aux confins d’une province musulmane indo-pakistanaise, convient, avec surprise d’abord et délice ensuite, par voir propulsé à sa tête le plus improbable des chefs, pas vraiment rompu à l’exercice de gouvernant, pas plus que de despote : un chien !

Que le pouvoir se civilise et n’en vienne à abolir l’usage à la tyrannie, tout le monde ne peut que s’en féliciter, mais que cela s’accomplisse par l’entremise d’un molosse-nain, il fallait y penser.

Pourquoi n’y n’avions-nous pas pensé nous-même du reste ?

Satire politique avant la lettre, cet opéra-bouffe d’Offenbach (dont on célébrera l’année prochaine le bicentenaire de la naissance) met en scène un soulèvement dont les cerbères croyaient pouvoir se dépêtre, avant qu’il ne leur revienne délicatement et symboliquement à la figure. La trame est connue et actuelle : celle d’un catapultage politique désastreux destiné à punir les citoyens mécontents d’une province braillarde, et que les despotes au pouvoir s’imaginaient pouvoir museler sans trop de difficulté.

C’était sans compter sur le pouvoir exercé par une adolescente fraîche et rebelle, anéantie par une rupture amoureuse intervenue trop tôt et l’éloignement forcé diligenté par les puissants qui voulurent des années auparavant la priver de son chien, son chien fidèle…

Surprise de découvrir que le nouveau dirigeant n’est autre que celui qu’on lui arrachât jadis, elle va subtilement renvoyer l’ascenseur aux despotes en s’imposant comme la seule capable d’interpréter ses subtils grognements et prises de parole inspirées…

Résultat : c’est la déconfiture du pouvoir et la disparition progressive des privilèges et taxations en tout genre, pour le plus grand bonheur du bon peuple, qui n’avait jamais pu espérer pareil tyran…

Toute ressemblance avec des faits ayant pu très récemment avoir lieu en France serait purement fortuite. Quoique…

C’est la deuxième fois, près de cent cinquante ans après sa création que cet opéra comique retrouve son public, une renaissance qui doit beaucoup au choix d’Eva Kleinitz, directrice générale de l’Opéra National du Rhin, mais aussi au canadien Jacques Lacombe, nouveau directeur musical de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, et à la truculente mise en scène de Mariame Clément, qui n’en est pas à sa première contribution ici.

La mise en espace est volontairement contemporaine et se joue de notre propre actualité par moments, avec une fortune heureuse : on pense notamment à cette séquence d’anthologie au cours de laquelle les baldaquins du pouvoir de l’époque (nous sommes à la fin du 19ème) se voit tous grimés par des masques rappellant étrangement des personnages bien connus de la sphère politique française. Avec dans le désordre : François Fillon, Ségolène Royal, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et d’autres encore…

Mention très spéciale à l’Irlandaise Fleur Barron, qui interprète une vendeuse de fruits aux vocalises fragiles et puissantes, et à Xaïloum, son amant, incarné par un Stefan Sbonnik au timbre harmonieux…

 

Eux aussi ont préféré ranger leurs gilets jaunes au tiroir, même si la satire sociale n’est jamais vraiment très loin dans ce conte d’une incroyable légèreté et force. Courez y…

Farouk Atig

 

(crédit photos : Klara Beck)

Séances jusqu’au 8 janvier 2019.

Détails ici.

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Farouk Atig
Farouk Atig, grand reporter, dirige Intégrales Mag

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