« Foule haineuse », expression malheureuse

«Que certains prennent pour prétexte de parler au nom du peuple (…)et n’étant en fait que les porte-voix d’une #foule haineuse,s’en prennent aux élus,aux forces de l’ordre,aux journalistes,aux juifs, aux étrangers,aux homosexuels,c’est tout simplement la négation de la France » a exprimé le Président de la République le 31 décembre 2018, debout, en direct de l’Elysee.

Incitation à la haine

On pense aux graffiti haineux déposés le jour même devant la permanence De Florent Boudié, député. Ces dégradations « sont vraisemblablement le fait de la mouvance identitaire, anti-musulmans et anti-migrants, dans une circonscription où le Rassemblement National avait obtenu plus de 40% des voix au second tour de l’élection législative de juin 2017 », écrit le député LREM dans un communiqué. « Des militants désinhibés qui se vivent comme la pointe avancée, brutale et violente, de l’extrême droite nationaliste et xénophobe », détaille-il.

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Tronquée sur Twitter, la mention de « foule haineuse » de la part d’un Président de la République n’a toutefois pas manqué de faire réagir.

Sur la forme, c’est pourtant bien dans la phrase entière qu’il y a quelque-chose de gênant :
«  UNE foule » est une expression imprécise,générale,englobante. De qui parle t-on réellement ? Quels Français doivent se sentir visés ? Ces retraités désespérés qui ont manifesté pacifiquement à un des ronds-points de Sargueminnes ou les individus qui ont incité à décapiter le Président de la République, proférant une salve d’obscénités à son endroit en guise de revendications politiques, ont bloqué les imprimeries de Ouest France prétextant que l’éditorial à venir ne leur plaisait pas, qui ont frappé au sang des journalistes ? Les groupuscules antisémites ? Le terme de foule, emprunté à la sociologie, marque ici un refus de reconnaître un groupe, d’identifier ses aspirations diverses voire contradictoires, et dont on peut apprécier le degré de légitimité et de cohérence. Enfin, « les haineux », très nuisibles depuis deux mois parmi le mouvement des Gilets Jaunes, ne sont les portes-parole que d’eux mêmes.

Gilets Jaunes au péage de Saint-Avold, Moselle, 22 décembre 2018
Gilets Jaunes au péage de Saint-Avold, Moselle, 22 décembre 2018

Sur le fond, Emmanuel Macron paraît manquer la dimension de la reconnaissance. Parmi les Gilets Jaunes, il s’est indéniablement formé, à partir de Facebook, des néo-groupuscules haineux, séditieux, conspuant Macron pour mieux dénigrer la République. Et il faut s’en inquiéter.

Et, il faut aussi rappeler que l’expression « foule haineuse » employée par Emmanuel Macron trouve un fondement dans les comportements violents de groupes aussi bien sur Facebook que dans l’espace public depuis le début des manifestations « Gilets Jaunes ». Pour le sémiologue François Jost, la foule haineuse s’organise comme une communauté détruisant tout ce qui n’est pas elle. Et se pose ainsi en justice naturelle, populaire.

Sur les réseaux sociaux, on observe des phénomènes de masse où un individu est pris à parti en ligne par une foule souvent très hétérogène. Cette haine peut se poursuivre IRL (dans le réel), la personne qui la subit est alors victime d’un harcèlement constant dans son quotidien.

« Ce qui est intéressant, c’est que cette foule, même hétérogène, s’organise un peu comme une communauté. Pour l’analyser, je m’appuie sur les travaux du philosophe Jean-Luc Nancy : cette communauté s’identifie plus ou moins à un «moi» qui essaie de détruire tout ce qui n’est pas lui. Nancy le rappelle, le mot «haine» a une étymologie germanique qui vient de la chasse. », expliquait le chercheur dans un entretien accordé à Libération en avril dernier. A travers le mouvement des Gilets Jaunes, certains groupes reproduisent ce phénomène, en mettant dans leur collimateur la personne d’Emmanuel Macron.

Visibilité et reconnaissance

Mais, la plupart des Français qui ont revêtu en plein jour ce gilet de visibilité nocturne, et dont les aspirations sont loin d’être toutes fondées et cohérentes, n’avaient profondément qu’un vœu : qu’on exprime envers eux de la reconnaissance. Cette reconnaissance, ils ne l’auront pas trouvée dans le verbe du Président. Le soulèvement des Gilets Jaunes marque pourtant une crise sociale majeure, qu’on ne peut minimiser en décomptant le nombre de manifestants du samedi.

Un an après avoir tracé une dichotomie entre « ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien », à nouveau, Macron exacerbe les différends, refusant de placer le curseur de son discours sur le consensus. Au lieu de chercher à rassembler les Français, de fédérer les forces vives de la Nation, il semble les diviser.

Sa communication risque non seulement de décevoir ceux qui lui avaient accordé leur confiance dans les urnes en espérant qu’il réduise le rôle des formations politiques les plus radicales, mais aussi de deshiniber davantage ceux qui se croient autorisés à violer la loi et les principes de la République comme le suffrage universel, la démocratie parlementaire et la liberté de la presse au nom de la colère.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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