Bac Philo : une passion française

Les sujets des épreuves du baccalauréat ne sont pas encore commentés, mais la philo est déjà depuis un mois un sujet médiatique. A coups de tribunes interposées dans la presse, des professeurs de philosophie s’adonnent à une géante joute verbale au sujet des projets de nouveaux programmes. Explication de texte.


La philo, ce rite initiatique

De toutes les disciplines enseignées en lycée (terminales générales et technologiques), la philosophie est celle qui déchaîne le plus les passions. Et pour cause : la philo, avec ses dissertations et ses études d’oeuvres intégrales au programme national, est une spécificité française, un rite initiatique républicain qui relie des générations de citoyens.

Développer chez les jeunes citoyens que sont les élèves de terminale la « pratique instruite de la réflexion » : telle est la finalité d’un enseignement d’initiation de philosophie commun à toutes les classes terminales. Cela correspond concrètement à l’exercice du jugement autonome, fondé sur des connaissances, par opposition au règne de l’opinion, du politiquement correct du moment, du sectarisme, des préjugés et des bribes de biographies d’auteurs mal digérées.

En clair, la classe de philosophie donne à tous les citoyens les moyens de s’exprimer, soit d’accéder à une citoyenneté active. La prise de parole en société n’est alors plus le privilège de ceux qui ont appris dans leur cercle privé à bien parler.

Souâd Ayada, inspectrice générale de Philosophie et présidente du Conseil supérieur des programmes, nommée par Jean-Michel Blanquer en novembre 2017, a tenté de concevoir en ce sens l’architecture des nouveaux programmes de philosophie du « futur lycée ».

La place dévolue à la philosophie reconduit en réalité l’existant : il est « un enseignement élémentaire évitant le double écueil de la prétention à l’encyclopédisme et de l’érudition ultra spécialisée qui serait effectivement peu accessible à des débutants. », rappelle Mark Sherringham, inspecteur général de philosophie.

« La philosophie conserve son statut généraliste et sa place d’enseignement commun, par opposition aux enseignements de spécialité : elle vient consolider les acquis, former le jugement et fournir une culture philosophique initiale aux élèves, pour les préparer à l’exercice de la citoyenneté. », précise Souâd Ayada dans une tribune parue dans Le Figaro. Ces deux objectifs sont liés : le jugement, autonome, ne peut s’exercer avec discernement qu’à condition de s’appuyer sur des connaissances.

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L’initiative du professeur

Dans la continuité pédagogique avec les programmes précédents, est maintenu un programme par notions. Le professeur compose son cours à partir des notions. Autrement dit, l’étude des notions est nécessairement déterminée par des problèmes philosophiques dont le choix et la formulation sont donnés à l’initiative du professeur. Celui-ci incarne ainsi l’autonomie du jugement qui est le contenu même de son enseignement.

« Pour qui a l’expérience de la classe de philosophie en terminale, et nous sommes de ceux-là, l’essentiel pour un programme est qu’il garantisse la diversité de ses traitements possibles tout en garantissant aux élèves une égale compétence reconnue le jour de l’examen. En philosophie, en effet, la multiplicité des approches d’un même programme constitue non pas une tare mais une vertu dont le vrai nom est la liberté de penser commune au professeur et à l’élève. », souligne Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie en khâgne après avoir enseigné vingt ans en lycée.

C’est dans cette logique que les « domaines » restent à la disposition des professeurs, mais que les notions n’y sont plus enfermées : « Nous avons considéré que la distribution des notions dans des domaines revenait à fixer des manières restrictives d’aborder les problèmes. Par exemple, « la liberté » entre dans la définition de l’homme comme réalité métaphysique, tout en étant une question politique, morale, qui a à voir avec la raison… Il est toujours arbitraire d’associer a priori les notions entre elles ou de définir à l’avance des thématiques. », justifie Souâd Ayada dans un entretien accordé au Monde.

D’ailleurs, les libellés qui sont proposés au baccalauréat n’hésitent pas à «croiser » les notions, lesquelles ne sont pas cloîtrées dans leur « domaine » (le sujet, la culture, la raison et le réel, le travail et les échanges, la morale).

Problème : les notions sont énoncées dans l’ordre alphabétique. Dans les colonnes de PhiloMag, Pierre Guenancia, professeur émérite des Universités et membre du Groupe d’experts, exprime la crainte que le programme n’autorise à laisser les élèves livrés à eux-même, sans qu’on leur donne d’adresse ni d’itinéraire.

C’est dire que le pari d’un tel programme est périlleux, car, s’il donne plus d’initiative au professeur, offrant ainsi la possibilité d’approches philosophiques différentes, il charge ce dernier d’expliquer sa démarche originale aux élèves, ce qui est loin d’être une tâche aisée.


Une ouverture au monde

Comme nous le comprenons, l’enseignement n’a pas pour fin de transmettre une philosophie constituée, et encore moins des doctrines résumées, tronquées, réfutées à la va-vite. Le dialogue entre les auteurs n’est pas un clash sur un plateau de télévision.

C’est pourquoi la lecture directe des grands textes en classe est corrélée au développement des problèmes philosophiques. «  Un paragraphe de Descartes ou une page de Kant doivent être convoqués par la question philosophique que l’on pose soi-même. Le professeur, qui a lu et médité, arrive alors en classe avec le fragment, la page ou simplement la formule propre à jeter la plus vive lumière sur le sujet qu’il se propose de traiter. », rappelait déjà en ce sens Jacques Muglioni en 1992, dans « La leçon de philosophie ».

Le conseil supérieur des programmes a jugé utile d’instruire les élèves de ce que des auteurs domaine indien, hébraïque, arabe oriental, chinois, et plus récemment des femmes, ont été des philosophes. Là encore, il ne s’agit pas de faire ingurgiter aux bacheliers une myriade de noms propres tous azimuts, mais de leur permettre de former leurs propres raisonnements en s’appuyant sur un corpus moins étroit d’auteurs.

Avicenne ou Maïmonide sont certes hors d’accès pour un lycéen quand les oeuvres de ces derniers sont rangées dans les rayons d’une bibliothèque, mais s’ouvrent à leur esprit dès lors que des textes de ces philosophes s’articulent de manière à la série organisée de leçons conçue et prononcées par leurs professeurs.

Mais pourquoi tels auteurs et autrices sont-ils/elles autorisé(e)s à entrer au programme plutôt que d’autres ? Voilà une question qui reste ouverte.

Pour en finir avec le bagagisme

« Blabla » ; « Tas de foutaises », objectent les tenants d’un programme plat et bien plus balisé, qui entendent remplacer la dissertation, jugée trop difficile pour « l’élève moyen » , par une épreuve facilitée.

Ces objections, qui relèvent davantage de l’esprit de critique que de l’esprit critique, sont des antiennes. Dire que « la philo au bac, c’est la loterie », estimer qu’une jeune personne est inapte à former des raisonnements et incapable de se cultiver par elle-même : cela n’a rien de nouveau. Combien de nos Anciens, depuis l’Antiquité, ont eu à se battre pour que nous tous, Ménons de banlieue, aient pu avoir le droit de découvrir, accompagnés du professeur, une oeuvre philosophique originale pour la comprendre et la mettre en perspective ?

Quand dans Libération, Frédéric Le Plaine livre une diatribe pétrie de poncifs contre l’enseignement philosophique et les épreuves du bac, on croirait lire les adversaires de Montaigne en son temps.

Ces contempteurs de l’instruction publique font comme si on passait le bac à 10 ans et non à 18, et dégainent leurs objections avec 25 ans de retard : internet fournit suffisamment de documentation et d’applications pour que le professeur de philosophe de lycée ne soit pas un répétiteur au rabais du bien utile Wikipedia, des meilleures vidéos Youtube ou de l’excellent Coursera.

Les élèves ne savent pas réfléchir, en particulier ceux issus des « milieux populaires » qui n’ont pas le « bagage nécessaire » pour construire des raisonnements argumentés et nourris de connaissances philosophiques, artistiques, scientifiques, littéraires… Pour « gommer les inégalités », il serait plus « juste » de priver ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir évolué dans un environnement propice en les privant de philosophie. Faire ingurgiter sans fâcher personne à tous les lycéens de France des bribes de doctrines ou leur proposer des débats de d’opinion sur des thèmes tendance, qu’ils recracheraient sous forme de QCM ou d’exposé rédigé pour décrocher le bacho. Voilà le projet.

Les enfants d’ouvriers, d’agriculteurs et d’employés et ceux issus de l’immigration seraient donc unanimement frappés d’un coma scolaire de 12 ans avant d’entrer en terminale ? Les jeux seraient donc faits, du berceau à la tombe. Il faudrait par décret renoncer à faire progresser des milliers d’enfants d’une classe d’âge. La vie humaine, examinée, beaucoup ne pourraient l’espérer.

Sans cette expérience commune éprouvante pour tous qu’est l’année de philo en terminale, la séparation sera rapide et irréversible entre les jeunes qui auront eu les dispositions pécuniaires, les réseaux et les habitudes de travail pour accéder aux meilleures formations supérieures, sésame pour les postes à forte valeur humaine ajoutée et… les autres, dont la visibilité sociale et la représentativité politique se trouveraient inéluctablement amoindrie toute leur vie.

Pour la liberté, l’égalité et la fraternité, on repassera au rattrapage.

Bref, éloignons le « bagagisme », cette idéologie souvent aussi véhiculée par des « gens de gauche » les yeux collants du sucre de leurs bon sentiments, et qui est en fait ultra conservatrice, puisqu’elle n’est qu’un désir de maintenir une société d’ordres fondée sur les marques de naissance : les enfants bien entourés sont plus cultivés, savent formuler des problèmes philosophiques et accèdent plus aisément aux grands textes. En conséquence, l’enseignement de la philosophie, pour ne pas exiger plus d’efforts à certains qu’à d’autres, doit urgent abandonner ses principes et ses fins. Cela revient à laisser les injustices agir en sourdine.

Le procès en élitisme intenté contre la dissertation mène tout droit aux inégalités que ses procureurs prétendent combattre.

Récitez, regardez l’écran et débattez comme sur internet : le marché se chargera de s’occuper de vous. C’est jeter dans la fosse d’un rire gras et las Montaigne, Condorcet, kant et Emerson, pour se donner en guise de programme le renoncement satisfait à l’idée même d’émancipation.


Eviter l’archipélisation de l’enseignement

Le projet de nouveaux programmes de philosophie formulé par le CSP n’est pas parfait, et il prête franchement à discussion sur certains points, notamment sur la liste des auteurs. Mais il a le mérite de garantir les principes fondamentaux de cet enseignement qui contribue à façonner la République, à savoir un enseignent universel et non pas un volume de contenus à la carte, selon les lubies et tendances actuelles ; la dissertation et l’analyse des œuvres ; la liberté philosophique du professeur, indispensable dans une démocratie libérale.

On évite, pour le moment du moins, une archipélisation de l’enseignement de la philosophie, avec des établissements qui ne proposeraient qu’un « contenu philo ».

Il faut imaginer le module « intersectionnalité post-moderne » dispensé par un doctorant précaire et sanctionné par des exposés oraux à Bondy ; ou encore « panorama de l’histoire des idées » projeté deux heures par semaine à l’écran par l’avatar d’un vacataire à Brive-La-Gaillarde et sanctionné par trois QCM trimestriels; tandis-que les établissements des grandes métropoles préserveraient les exigences d’un enseignement philosophique hérité des Lumières, avec la présence du professeur honoré d’exercer son métier.

En 2019, la République épargne heureusement aux lycéens une offre de contenus fragmentés, sans unité, optionnels et particuliers à chaque établissement en fonction des « profils » supposés des élèves qu’il accueille, avec avec tous les biais discriminatoires et idéologiques que cela sous-entend.

Elle offre à tous le droit de passer une épreuve qui n’est pas parfaite, qui donne lieu à des déceptions, mais qui en est vraiment une. Sapere aude ! L’audace, c’est ça !

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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