Qui a tué le bac ?

Le bac est bloqué. Alors, le serpent de mer refait surface : faut-il supprimer cet examen d’entrée aux études supérieures ?

Par mail ou sur Twitter, les notes vont être publiées dans quelques heures. Ces notes seront données «à titre provisoire» comme l’a précisé Jean-Michel Blanquer : des enseignants retiennent les notes pour exprimer leur désaccord avec la réforme de l’examen en cours. Une manière imparable de mater les « bac blocks ». Et d’évacuer les discussions de fond qui devraient avoir lieu entre enseignants, membres de la société civile, élèves et étudiants au sujet de ce fameux examen.

Cruelle ironie, la rétention des notes par des enseignants a poussé le ministre à accélérer la transformation de cet examen de fins d’études secondaires : en cas de dysfonctionnements, le principe d contrôle continu s’appliquera. Grèves ou pas, le bac évoluera, économies budgétaires obligent.

On se demande si la nouvelle mouture n’accélèrera pas les inégalités entre élèves : un bac en banlieue de Besançon donnera t-il les mêmes chances qu’un bac à Louis Le Grand ou à Fustel de Coulanges ? Comme les universités, les lycées seront-ils hiérarchisés en fonction de la qualité des enseignements dispensés et des possibilités offertes ?

Un bac au rabais ?

Ce ne sont pas les « bac blocks », enseignants butés, qui tuent le baccalauréat, comme une certaine presse le laisse entendre. Ces derniers ont raison de s’inquiéter pour le devenir du service public et l’application de ses principes : un examen national couronnant un enseignement de qualité égale et qui donne les mêmes opportunités à tous, sur tout le territoire national.

Ce n’est pas le ministre de l’éducation nationale non plus, qui est au pieds du mur et tente une réforme certes pour réaliser des économies budgétaires, mais aussi en vue essayer de restaurer le baccalauréat.

Le baccalauréat, en réalité, a commencé sa lente agonie depuis que les exigences ont été revues à la baisse pour laisser entrer sans difficultés en faculté le plus grand nombre. N’ayant plus de valeur réelle, l’examen était voué à être l’objet de réductions budgétaires.

Les destructeurs du bac sont ceux qui depuis vingt ans, braillent qu’il faudrait commencer par supprimer la dissertation en particulier celle de philosophie, insuffisamment démocratique parce-que trop exigeante. Un contresens total.

L’audace de penser

Marronnier médiatique et séquence privilégiée des réalisateurs, l’épreuve écrite de philosophie au baccalauréat est un rite initiatique laïc qui lie des générations de Français. La pratique de la dissertation prétend permettre à tous d’apprendre à réfléchir en vue de s’exprimer avec discernement, autrement dit, de devenir des citoyens dont la parole sera mesurée, et en retour, écoutée et discutée.

Dans l’année, le cours de philosophie est ni plus ni moins un enchaînement construit de dissertations : l’étude des notions et des textes est nécessairement déterminée par des problèmes dont le choix et la formulation sont donnés à l’initiative du professeur. Celui-ci incarne ainsi l’autonomie du jugement et l’audace de penser qui est le contenu même de son enseignement. Sapere aude !

A bas le « bagagisme »

Mais, voilà que les contempteurs de la dissertation refont surface, comme chaque mois du baccalauréat depuis des décennies. Ils entendent en finir avec cette épreuve classique, trop difficile pour ceux qui n’ont pas « le bagage culturel ». Condorcet, Kant ou Emerson ne seraient sans doute pas ravis d’être comparés à un sac à main strass paillettes.

Pour « gommer les inégalités », au bac, ces « bagagistes » estiment qu’il serait plus « juste » d’empêcher ceux qui n’ont pas eu la chance d’évoluer au sein d’un environnement propice de pratiquer la philosophie.

Installer en classe des débats d’opinion sur des thèmes tendance économiserait sans doute à beaucoup d’élèves les efforts supplémentaires auxquels ils devraient consentir pour se constituer un trésor culturel personnel et développer leur esprit critique. Mais cela revient tout simplement à noyer tout le monde dans les eaux des préjugés, des poncifs du politiquement correct du moment, voire du sectarisme. Surtout, faciliter les exercices nie à la majeure partie de l’humanité la capacité de se perfectionner. Le « bagagisme » est un courant qui se fait passer pour progressiste alors qu’il est ultra conservateur.

Faux procès

Supprimer la dissertation de philosophie des épreuves du baccalauréat pourrait même donner lieu à la mise en place d’un bac on demand, assorti à une offre de contenus de cours optionnels.

Un bachelier à Bondy n’aurait d’autre choix que de suivre le module « philosophie néo-intersectionnelle » dispensé par un doctorant précaire et sanctionné par des exposés en contrôle continu ; son camarade à Brive-La-Gaillarde se serait inscrit à un « panorama de l’histoire des idées » projeté deux heures par semaine à l’écran par l’avatar d’un vacataire et sanctionné au bac par un QCM.

C’est le format de l’épreuve de la dissertation qui permet d’épargner aux lycéens un baccalauréat à la carte, et avec cela, le risque d’avoir à suivre des contenus de cours particuliers à chaque établissement en fonction des « profils » supposés des élèves qu’il accueille, avec tous les travers discriminatoires et idéologiques que cela induit.

Sans cette expérience commune qu’est la philosophie en terminale, la séparation serait plus rapide et irréversible que jamais entre les jeunes Français qui savent aisément prendre la parole et… les autres, dont la visibilité sociale et la représentativité politique se trouveraient inéluctablement amoindries.

C’est pourquoi le procès en élitisme intenté contre la dissertation mène tout droit aux inégalités que ses procureurs prétendent combattre.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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